Arrêtes la torture… je suis déjà à l’agonie.

Rana Sebaly –

« Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants» article 5 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Employée pour faire souffrir, pour punir, pour humilier ou pour dominer, la torture est aussi vieille que l’histoire humaine et force est de constater que son usage n’a jamais été véritablement abandonné.

C’est une prise de conscience très progressive qui a permis de mettre en évidence son caractère absolument  inacceptable. Montaigne, Erasme puis la philosophie des Lumières se sont ainsi élevés contre ce qu’ils jugeaient avilissant et indigne ( pour le bourreau comme pour sa victime). En 1764, dans un opuscule qui jouira d’une grande notoriété, le philosophe et juriste italien Cesare Beccaria la condamne fermement en insistant sur son caractère cruel, inefficace et absurde.

Au cours du XIXème siècle, ce sont les Etats eux-mêmes et non plus seulement les philosophes et les personnes de lettre qui vont commencer à se mettre d’accord sur sa condamnation et son interdiction, dans un esprit de consensus dépassant les frontières.

Aujourd’hui le droit international dispose même d’une définition datant de 1984, elle sert de référence commune. C’est l’article premier de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Juridiquement, l’interdiction de la torture est considérée comme Ius Cogens (un droit contraignant), c’est-à-dire, comme se trouvant au sommet de la hiérarchie normative non modifiable et sans qu’il soit possible d’y introduire des dérogations ou des exceptions.

Dilemme ??

Cette prise de conscience progressive, fruit de plusieurs décennies de réflexions, risque d’être ébranlée et remise en question. En effet, si la torture semble appartenir au mal radical, on entend parfois des arguments qui laissent supposer qu’elle serait acceptable dans certains cas bien particuliers. Par exemple, imaginons qu’un terroriste ait été capturé après avoir posé une charge explosive dans un lieu public sans que l’on sache précisément à quel endroit. Dans cette situation et si l’individu refuse de révéler le lieu qu’il a choisi, la torture n’est-elle pas, en ultime recours et comme un moindre mal, le seul moyen dont les autorités disposent pour le conduire à l’aveu ?

Un certain nombre de sondages ont été réalisés dans plusieurs pays à propos de ce genre de cas limite. Il en ressort en général une condamnation  majoritaire de la torture mais de façon récurrente, une partie des gens interrogés estiment qu’elle est parfois justifiable. Ainsi, environ un tiers des sondés pensent qu’on doit y avoir recours pour les cas semblables  à celui que l’on vient d’évoquer. Aux Etats-Unis, le traumatisme des attentats du 11 Septembre a de ce point de vue laissé des traces dans l’opinion publique et un débat a récemment agité le Congrès pour établir une loi qui, autorise les aveux forcés obtenus par différentes techniques de coercition à l’encontre des individus suspectés de terrorisme et de menace contre la sécurité nationale. La terminologie employée est si vague qu’on peut évidemment imaginer toutes sortes de dérives. D’abord refusée par les sénateurs en 2005, la loi appelée «Military Comissions Act »a finalement été adoptée par les deux chambres en septembre 2006. Certain diront alors de la loi qu’elle est justifiable pour des raisons pragmatiques et qu’une morale immaculée n’a pas sa place dans la conduite des affaires de la cité,  en particulier lorsque cette dernière est en danger.

Pour le dire autrement, faire de la politique implique que l’on choisisse de sauver la cité plutôt que son âme, et dès lors il faut parfois commettre une injustice afin de préserver la société de la destruction. Selon de telles vues, tant qu’il y a des rapports politiques et des nations, les droits de l’homme n’ont guère leur place dans la cité, ni entre les cités et s’il n’est pas impossible de poser certaines valeurs fondamentales, l’autoconservation  exige qu’on accepte d’y déroger au gré de notre intérêt. La  conséquence est qu’elles  perdent toute dimension absolue pour devenir relatives, applicables selon les circonstances.

Alors que faut-il penser des déclarations successives qui se sont efforcées de les formuler ? Ne s’agit-il que de vues de l’esprit de ou désirs vains ?

Droits menacés !!

Réduire la notion de torture à ce dilemme soulevé serait occulter les aspects essentiels de la question et si ce dilemme réduit la portée absolue et l’ampleur de la notion qu’en adviendra-il si nous pensons du coté des droits menacés.

En effet la torture est encore extrêmement répandue dans le monde et son utilisation varie selon les finalités qui lui sont assignées. Elle sert d’instrument de répression destiné à dissuader toutes les formes de dissidence et à terroriser les populations en particulier les minorités. On peut aussi y avoir recours lors des interrogatoires afin d’obtenir des informations par la contrainte physique. Par ailleurs, elle peut également constituer une forme de châtiment, ce qui est sans doute son expression la plus absurde, si tant est qu’on puisse ici établir une quelconque gradation. La bastonnade, les coups de fouet, la  lapidation, l’amputation sont notoirement pratiqués en Arabie saoudite, au Soudan ou en Iran (pour ne citer ici que quelques Etats dont les législations sont particulièrement violentes). La forme la plus courante reste toutefois le passage à tabac ; un rapport d’Amnesty International ( La torture ou l’humanité en question,2001,Editions francophones d’Amnesty International) démontre ainsi qu’il y’a au moins 150 pays dans lesquels des cas de tortures plus ou moins nombreux sont avérés. Le même  rapport indique qu’une quarantaine de pays utilisent fréquemment la torture par chocs électriques, une cinquantaine de pays les sévices sexuels lors des détentions ainsi que les menaces de mort, les privations de sommeil ou les simulacres d’exécution.

Et encore, la torture n’existe pas uniquement dans les Etats totalitaires, elle est même pratiquée clandestinement par des pays démocratiques sur certains terrains d’opération militaire. Pour ne citer que quelques cas, on peut évoquer l’affaire emblématique de la prison d’Abou Ghraib en Irak ; ou encore les accords secrets entre la CIA et des pays d’Europe, dont certains sont membres de l’Union Européenne, pour « délocaliser» la torture d’individus suspects de terrorisme. Ces tractations ont révélé au public grâce à une enquête du Washington Post  fin 2005 et ont été publiquement reconnues par le président Bush en septembre 2006.

Les droits de l’homme  apparaissent alors comme étant au cœur d’un paradoxe, ce qui rend difficile leur avènement. Chacun saisit intuitivement la nécessité d’en défendre les principes mais dans un même temps, a souvent le sentiment qu’ils sont inapplicables parce qu’ils appartiennent à un idéal inaccessible compte tenu de la violence et des crises qui semblent déterminer le cours de l’Histoire depuis toujours. En outre, l’influence des théories sur le « choc des civilisations» achève de renvoyer l’universalisme induit par la Déclaration au  rang d’une justice de papier, en décalage avec les menaces auxquelles le monde est constamment confronté. Au mieux, nous y voyons donc une sorte d’horizon moral qu’on peut essayer d’approcher sans jamais l’atteindre et au pire, un recueil d’intentions naïves, dont il est souhaitable de faire rapidement son deuil afin d’éviter de se bercer d’illusions stériles sur le devenir de l’humanité.

Réveillons-nous, il n’ya pas de fatalité historique, précisément parce que nous avons une Histoire et non un destin. Il est donc  toujours possible d’infléchir son cours. Ce sont les hommes qui l’écrivent collectivement et aucune transcendance ne le fait à leur place : notre monde est donc ce que nous décidons qu’il soit.

Ensuite si nous ne défendons jamais les droits des autres par  peur, paresse ou indifférence, nous courons le risque de voir nos propres droits bafoués. Lors de sa déportation à Dachau en 1941, le pasteur protestant Martin Niemoller écrivit ceci :

«  quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’était pas communiste . Quand  ils sont venus chercher les syndicalistes , je n’ai rien dit , je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai pas protesté, je n’étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai pas protesté, je n’étais pas catholique. Puis ils sont venus me chercher et il ne restait personne pour protester».

Nous pouvons donc attendre que le monde soit intégralement pacifié avant de respecter les droits de l’homme, mais il s’agit là d’un avenir qui dure longtemps. Il faut au contraire s’emparer de la Déclaration pour le faire, elle n’est pas une simple conséquence de la paix et de la justice mondiale mais sa condition de possibilité.

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