L’autre Iran

 Alexandra Kodjabachi –

Nous sommes au XXIème siècle. Nous sommes au Liban. Nous sommes privés de voir Beirut Hotel. Nous sommes privés de rencontrer des réalisateurs iraniens interdits de voyage. Nous sommes privés de voir « Rouge, Blanc et Vert » de Nader Davoodi. De voir « Green Days » de Hana Makhmalbaf. Le premier parle des violences qui ont marqué les trois semaines précédant la réélection du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Le second parle des manifestations qui ont suivi cette réélection. Mais l’écran du cinéma libanais reste muet. Voltaire a bien dit : « Je hais vos idées mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer. » Maintenant, on agit comme si certains événements n’existaient pas. Comme s’il n’existait qu’une seule vérité, celle qu’on aime entendre, une étape entre deux contestations. Mais la réalité est une lame à double tranchant : l’image connue, et l’autre…

Le tapis iranien

 

Le plateau se transforme en tapis. Le tapis de la maison de Jafar Panahi. Il ne peut réaliser son film. Alors, il le raconte, avec l’aide de Mojtaba Mirtahmash. « Ceci n’est pas un film ». Aux grands modes de production hollywoodiens, même une simple caméra peut se mesurer. C’est parce que ceci n’est pas un film. Ceci est une réalité, celle de Jafar Panahi qui, pendant le « tournage », attendait encore la décision. Six ans de prison ? Vingt ans d’interdiction de tourner ? Une possible réduction de la sentence ? Il en parlait souvent avec son avocate dans la réalité, et donc, dans le film. Ceci n’est pas la réalité de Jafar. Ceci est la réalité de tous les réalisateurs iraniens considérés comme des espions au service de la chaîne britannique BBC. Mais n’oublions pas le contenu de la filmographie récente de Panahi ! « Le Cercle » et  « Sang et or » traitent des inégalités et de l’absence de liberté dans la société. La protagoniste d’« Hors jeu », film de Jafar Panahi, se déguise en homme pour essayer d’accéder au stade afin d’assister à un match de foot. Panahi ose dénoncer pour libérer sa société au détriment de sa propre liberté. Tous ses films sont primés en Europe, interdits en Iran. Et tous exposent une réalité sociale crue. Pourquoi museler un chien ? Parce qu’on a peur de la morsure. Pourquoi donc interdire un film? Si le film véhicule une opinion différente, au lieu de l’interdire, pourquoi en pas en proposer un autre ? Le combat se ferait alors sur un terrain honorable.

 

Perses et Polis

 

Vème siècle avant Jésus-Christ. Dans la cité grecque, on revendique ses droits à l’Agora. Vingt-deux siècles plus tard. Dans la cité tunisienne – et grecque aussi -, on revendique ses droits avec des cocktails Molotov. Les temps évoluent… En effet, la maison du PDG de la chaîne télé Nessma, Nabil Karoui, est attaquée. Son crime ? Elle a diffusé un film franco-iranien, « Persépolis », qui représente Dieu, dans deux ou trois passages, sous forme d’un vieil homme, gigantesque, avec une barbe blanche. Mais en regardant le film, on réalise que cette représentation est uniquement dans l’esprit de Marjane, l’héroïne. Film d’animation en noir et blanc, « Persépolis », qui était initialement une bande dessinée quasi-autobiographique écrite par Marjane Satrapi, raconte la vie de la petite fille qui grandit dans un cadre de révolution et de guerre. Le monde autour d’elle change. Elle change aussi. Elle devient révolutionnaire.

R évolution

 

Mis à part ces films qui ont marqué l’actualité, d’autres ont eu le courage de parler… Avant les révolutions du monde arabe, d’autres révolutions existaient et existent toujours. Certaines se manifestent sous la terre, pour cacher les talons, les jambes et la musique branchée. Certaines apparaissent sous l’eau, pour rafraîchir une peau neuve. Certaines crépitent sous un feu interdit. Mais le plus important est que certaines osent transmettre un véritable souffle d’une jeunesse iranienne, qui peut aussi être celui des autres jeunesses. Peu importe comment on perçoit la baignade d’une Shireen et d’une Atafeh… Ces plongées existent. Qu’elles mènent à l’enfer ou à la joie, elles existent. Et Mariam Keshavarz l’affirme. La véritable révolution, c’est celle du courage nécessaire pour dévoiler un secret. « En secret ».

Portraits d’une société

 

Toute révolution artistique ne reflète pas nécessairement une image vue comme libertine. « Une séparation » d’Asghar Farhadi met en scène une femme appartenant à la classe moyenne qui décide de divorcer pour quitter le pays et une autre appartenant à une classe populaire qui se met à travailler pour soutenir son mari et l’aider à payer ses dettes. Des clivages sociaux. Une émancipation féminine difficile. Résistance obligée ou fuite obligatoire, comme celle de Noura, personnage d’ « Au revoir » de Mohammad Rasoulof. Elle est avocate. Son mari est journaliste. Il vit en clandestinité. Elle vit seule. Il essaye de ne pas se faire arrêter. Elle essaye de se débrouiller un visa et de quitter. Fuite obligatoire ou déguisement incontournable, comme celle de l’héroïne d’ « Hors jeu ».

Panahi, Farhadi, Mohammadi, Rasoulof, Keshavarz… Des hommes et des femmes. Des artistes. Des réalisateurs. Ils sont l’autre Iran. Son miroir. Son porte-parole. La preuve de son existence. Ils sont l’autre vérité, parce que l’art est l’autre lumière, une lueur qui donne confiance à certains, qui fait peur à d’autres. L’autre existe toujours. Les uns ne doivent pas le réprimer et les autres ne doivent pas l’ignorer. Persépolis. Green Days. Rouge, Blanc et Vert. En Secret. Hors jeu. Ceci n’est pas un film… Tous sont des films interdits en Iran. Le public n’a-t-il pas le droit d’apprécier ? Il peut partager une peine, une émotion. Il peut s’indigner, s’en détacher. Il peut décider de voir, de savoir. Il peut choisir de tourner le dos, de contourner la réalité. Le cinéma iranien vacille entre un refus total et un respect absolu. Respecter les couleurs de la vie : dans les maisons, dans les clubs, dans les rues. Respecter l’histoire d’une révolte ou la révolte d’une histoire. Respecter l’autre… l’autre vérité, l’autre volonté. Respecter ce monde où se dissimule l’Autre et d’où peut s’en dégager une énergie formidable.

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