« Je vous salue Rue Huvelin »

Hala Rouphael –

L’espace d’un film, tout me revient, et tout m’échappe. L’espace d’un film, j’ai envie de croire en ce pays, croire en ses habitants, et croire en chacun de nous. L’espace de Rue Huvelin, tout m’est paru possible, à portée de main, jusqu’à ce que le générique défile. Le son s’évanouit, des murmures se sauvent pour ne laisser place qu’à un  méli-mélo d’idées, de sentiments ; méli-mélo qui m’handicape et me fige sur place. Ma foi s’évanouit et je me  demande après tout si le Liban n’est qu’une légende, ses habitants un mythe, avec une mémoire comparable à celle d’un poisson rouge. En effet, un poisson rouge ne pourrait, avec une mémoire de 3 secondes, se souvenir qu’il vient de faire le tour de sa boule, et donc il le refera avec enthousiasme. Pauvre animal qui passe ses journées et ses nuits, à tourner en rond, chaque fois comme pour la première fois. Ayant cette même qualité de mémoire défaillante, c’est à votre mémoire que s’adresse Rue Huvelin, à la mémoire de chaque libanais, de chaque étudiant, ceux d’Huvelin en l’occurrence.
La manœuvre est classique : On souffre, on oublie, on pense avoir pardonné, on souffre à nouveau, et le cercle vicieux recommence… En dépit de l’ordre des évènements, et en dépit des partis politiques qui oscillent, l’histoire se répète, et si seulement on en apprenait quelque chose! Pauvre Libanais qui vit sa passion, chaque fois comme pour la première fois.
Indifféremment de qui est avec qui et de qui est contre qui, la violence estudiantine répond présente, chaque année, avec encore plus d’audace.
Mais les choses s’aggravent. La peur de l’autre a toujours été omniprésente, seulement cet autre qui était auparavant un étranger devient aujourd’hui le concitoyen.
Ce film est un rappel à l’ordre pour chaque personne qui trahit les pas de ceux qui nous ont précédés, un cri d’indignation contre une jeunesse intellectuellement corrompue, un cri d’alarme.
Comment évoluer dans un pays ou notre ennemi d’hier est notre ami d’aujourd’hui, sans aucune procédure de normalisation des relations? Comment progresser lorsque les souvenirs s’effacent, les repères se perdent et seule la haine demeure?
Le silence assourdissant me ramène à la réalité et, mine de rien, je me mêle aux conversations.
Les scènes osées sont saluées par certains comme étant un début sur la scène libanaise, critiquées par d’autres comme étant mal placées, « un peu trop, un peu trop vite ».
La censure est au cœur de chaque débat : Feignons comprendre qu’on puisse censurer le nom de Steven Spielberg du générique dans le film Tintin à cause de ses liens avec l’Israël, feignons aussi comprendre que tout ce qui est rattaché à Israël, de près ou de loin, soit censuré (comme si la censure, comme par magie, allait faire disparaitre notre ennemi juré), mais censurer le courage de la révolution estudiantine, censurer la bravoure des libanais, charcuter l’histoire et porter atteinte à notre mémoire collective ? Si du temps de l’occupation, on ne pouvait porter atteinte au drapeau syrien, aujourd’hui on ne se permet même pas d’en bruler un sur les écrans !
Et enfin le français ! La fierté de chaque francophone se trouve alors violée par ce dialecte libanais et l’image projetée par un film qui a fait ses débuts sur la scène internationale alors qu’on estime qu’on parle français encore mieux que les français eux-mêmes.
Reste une dernière chose : d’aucuns ont soulevé le fait que le film ne rapportait qu’un seul coté des choses, négligeant la révolution contre l’état libanais. Notons que si le film mérite d’être applaudi, c’est bien sûr parce que les acteurs ne sont que des amateurs et le budget était assez restreint, mais c’est surtout pour avoir transmis une image authentique d’un souvenir enfoui dans les mémoires, sans pour autant recourir à l’exagération, et soulignons le, tout en restant impartial. J’ai, là, du mal à concevoir comment est-ce qu’on pourrait flirter avec l’idée même d’une représentation de l’Etat corrompu lorsqu’il a fallu deux ans et un nombre de scènes censurées pour que le film qui relate l’occupation syrienne puisse passer.

Peut être finalement était-on encore plus libre sous l’occupation ?

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