La dictature

« Nous sommes foutus. Enchainés depuis nos plus doux souvenirs, la soumission se vante de notre nature. Ils ont eu raison de notre espèce, et nous humons cette défaite dans chaque soupir, dans chaque mal de cœur. Nous sommes soumis ».
Les propos qui suivent décevront peut-être les âmes sensibles au lyrisme, mais je compte affecter cet article à la dictature et non pas à l’amour, la relation connexe qui les jouxte m’intéressant dans un moindre degré. Ce qui m’importe plutôt c’est de souligner que la dictature a existé ici et ailleurs et qu’elle représente une donne essentielle de la nature et de l’histoire de l’Homme.
La question qui s’affiche à présent est celle de savoir quel serait l’état des lieux de cette donne au cours de notre ère.
On a dit de la dictature qu’elle était aussi ancienne que l’humanité. Certains sont allés encore plus loin pour affirmer qu’elle trouve préalablement son essence dans la nature, dans la raison des choses, dans les rapports les plus primitifs. Pourtant, quelques milliers
d’années plus tard – et je ne me trompe certainement pas- elle accompagne la créature qui se vante le plus de son degré de sophistication. Ce dernier terme fait vraisemblablement référence à l’éloignement des hommes, dans leurs comportements, de leur nature brute et primitive. Pourtant, nous sommes loin d’être sophistiqués et nos pulsions les plus instinctives résonnent toujours en nous et commandent nos agissements sous le signe de la soumission. Aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, ce sujet alimente essentiellement le flux d’information mondiale. Au Moyen-Orient comme en Afrique ou en Amérique Latine, l’image est la même : des tyrans dictent la conduite des sujets à tous les niveaux et dans tous les sens. Détrompez-vous, en Amérique du Nord, en Europe et en Asie du Sud Est, les choses ne sont pas très différentes. L’appartenance publique ou privée des despotes est, en effet, inopérante quant à la qualification de dictateurs. Ce ne serait pas exagéré que d’affirmer que la seule sensible différence entre les sujets américains et les sujets nord-coréens, est que ces derniers connaissaient leur despote en personne. Les hommes sont moins libres qu’ils ne le pensent, ils sont plus asservis qu’ils ne le savent. Pourtant c’est une assertion diamétralement opposée que les tyrans et les multinationales prônent. Cette profusion de la matière et les récurrentes références qui en relèvent ne peuvent donc que nous pousser à y prêter une pensée. Si les peuples se sont soulevés au cours de l’histoire et continuent à le faire, c’est qu’ils ont été soumis, qu’ils le sont toujours. Ces soulèvements, que certains dénomment « révolutions » ne seraient qu’un combat sempiternel mené inlassablement par notre espèce contre notre déterminisme exacerbé, mis en abyme dans notre société par le biais de ce que l’on appelle depuis toujours : la dictature. Et une pensée, nous y consacrerons donc.
Le terme vient du latin dictatura qui désignait à l’époque de la république romaine une magistrature d’exception qui attribuait tous les pouvoirs à un seul homme (le dictateur – étymologiquement « celui qui parle »). Cette magistrature suprême, assortie de règles de désignation précises et temporaires, était accordée en cas de danger grave contre la République. Montesquieu, dans son ouvrage De l’esprit des lois, propose une typologie fondée sur les gouvernés : le despotisme est alors un gouvernement qui ne respecte pas les libertés des individus et dont le principe est la crainte. Le mot dictateur désigne aujourd’hui ce que l’on appelait auparavant tyran dans l’Antiquité ou despote dans l’Ancien Régime en France. Cette acception qui s’est développée pendant la Révolution française de 1789 sert surtout pour la période contemporaine. Plus récemment encore on parle communément du pouvoir reconnu au président de la république, en France, quand il s’agit de mettre en œuvre les prérogatives qui lui sont consacrées dans l’article 16 de la constitution de 1958. Les plus attachés au Droit d’entre vous songeront naturellement à cette dernière acception. Mais tout cela est dépassé par ce que nous assistons aujourd’hui dans le monde : la fierté de l’Homme et sa liberté sont aujourd’hui mitigées entre les acteurs publics de la dictature et ses acteurs privés. L’Homme somnole dès à présent entre l’influence des Etats totalitaires et des multinationales au capital faramineux.
Très brièvement, j’aimerais me limiter dans les développements suivants à l’intrusion qu’opèrent les dictateurs dans le vécu quotidien des hommes. Ces despotes inondent nos sens tantôt à travers leur propagande tantôt par le biais de leur publicité. Ils nous montrent ce qui n’est point, nous disent ce qui n’est guère, parfument leurs crimes, nous font goûter à l’amertume de leur tyrannie et touchent à notre honneur comme eux seuls sauraient faire.
Ils nous montrent d’emblée ce qui n’est point : « Votre sécurité est en danger, votre situation en tant que minoritaires est compromise, nous sommes là pour assurer votre survie ». Ca doit être une phrase clef dans le code de conduite du bon dictateur. Semer le doute et la crainte dans les esprits fébriles est le meilleur moyen de justifier leur conduite. Ils viennent, voient et vainquent. Ils empruntent à César ce qui est à César et ils ne rendent surtout pas à Dieu ce qui lui appartient le plus. Divide and conquer, diviser pour conquérir, et ils répètent ces échos dans les coulisses de leur conspiration. Pas besoin de définir cette réalité, de lui apporter une concrétisation, cela va de soi. Et tout cet acte, toute cette pièce est vouée à représenter le monde auxquels ils aspirent si vigoureusement. Un monde où la sécurité passe par eux, un monde ordinal à leur image. Le génocide de la liberté est leur chef d’œuvre. Leurs cousins, les multinationales ont hérité la même génétique : elles nourrissent nos yeux de belles promesses, nous assoiffent de réussite et nous asservissent à la matière qu’elles prêchent. Une belle voiture, de beaux accessoires suffisent à montrer à l’Homme qu’il est libre. Les affiches publicitaires qui nous attaquent à chaque tournant freinent naturellement notre vie et nous contraignent à envisager leurs propos. Et nous assistons à leur duperie sans réserve.
Ils nous disent ensuite ce qui n’est guère : « Cette guerre vous coutera votre âme, vous garantira votre salut ». Une expression grossièrement religieuse qui galvanise les scènes politiques où de délicates conjonctures en constituent la règle. Le principe du « Très-Haut » parleur qui dicte notre conduite, qui nous envoie se quereller sous les yeux d’un Dieu – on ne débattra point de son existence pour le moment pour d’autres raisons – qui en a marre de notre maladresse. Les explosions chuchotent pourtant, pendant la nuit, les ménages les plus sereins. Et nous écoutons leurs dires bien polis dans le vacarme dextre de leurs forgerons. La radio de son côté, fait passer les messages de paix, une pax qui passe par la consommation et la somnolence face aux géants de la production : on nous vend des évènements, des croyances, des goûts, des modes mais rarement de l’éducation, jamais des moyens aptes à nous faire avancer vers l’émancipation.
Et puis, ils parfument leurs crimes, maquillent mielleusement leur trace dévastatrice. La puanteur des atrocités commises nous monte jusqu’à la tête à chaque fois que notre odorat confronte les senteurs corrompues dans les coins et les recoins de leur bureaucratie fétide. L’infidélité, le sang, la corruption et la rage sont des effluves que ces modèles d’organisation exhalent afin de nous rappeler de leur décadence et du châtiment de l’apostasie et de la rébellion. L’odorat est d’ailleurs un sens de perception qui se prolonge le plus profondément dans l’esprit humain. Sentir, est effectivement un sentiment qui dépasse les capacités du nez et des narines. Et c’est justement ce sens qui est le plus affecté par l’avanie terrassant la construction même de la nature humaine. Ce que ces tyrans nous font sentir, c’est ce déterminisme historique qui abat toutes les ambitions de justice, qui aplanie sauvagement nos aspirations les plus nobles. Avez-vous déjà eu ce sentiment de dédain ? Avez-vous senti que les choses tournaient au pire ? Que le globe terrestre se meut grâce a l’insouciance de nos dirigeants ? Il est tout sauf excessif d’affirmer qu’ils nous dirigent, leur ennui avance l’histoire dans un marécage sanglant. De l’autre côté, et un peu moins âpre, les fervents adeptes de la consommation nous vendent de la mort et des enfants malformés dans des boites de cigarette. Le moyen est différent peut-être, le résultat, quant à lui, demeure intact : un étiolement de la liberté dans l’arôme de l’indifférence.
Ils nous font goûter à l’amertume de leur tyrannie. Il suffit de scruter les stigmates corporels à travers le monde. Les coups de fouet ne sont pas les seules cicatrices qui rythment la marche de leurs troupes. Les cancers, les maladies cutanées, les gueules de bois, l’obésité… Evidemment, le limitatif n’a pas de place dans cette énumération cumulative et nos propos ne font que frôler l’état de lieux de la situation. Mais demeure pourtant ce goût déplaisant souvent qualifié de dommage collatéral de l’évolution. Mais de laquelle parle-t-on ? L’âge de la décadence connaît son ère d’or. Tout ceci, est pour nous palpable et nous le réalisons sans combattre. Mais que penser des fraudes subliminales enfouies dans nos rassasiements de leurres. Nous délectons jour après jour leurs complots, l’engouement, notre incinération continue et nous ne réagissons point. Dans le mélange des saveurs nous dégustons une multitude d’échecs : la déforestation, les famines, les pénuries de toute nature. Le moindre qu’on puisse dire à ce sujet, et je me limite au plus bref, c’est que nous prenons goût à cette domination.
Ils touchent à notre honneur comme eux seuls savent le faire. Comme eux seuls le peuvent, à plus forte raison. Si l’homme est déchiré aujourd’hui entre les agents de dictateurs politiques et les succursales de multinationales c’est parce que dans ce combat pour la prépondérance, c’est les deux finalistes de la manche. Par contre, leur concert est si merveilleusement réussi qu’ils collaborent habilement pour nous contrôler. Laissez tomber l’argument selon lequel en politique, deux têtes ne peuvent gouverner ; c’est à une hydre que nous avons affaire. Ils nous couvrent à l’aube de niaiseries, d’accoutrement bien à la mode et de splendides exposés ; s’approprient nos logements et notre travail au crépuscule. Seul subsiste la nuit, l’écho d’une prétendue justice pour laquelle nous avions consacré tant de rêves. Notre honneur s’écrase devant les stéréotypes et les « ainsi soit-il ». Et ainsi ils pensent, ainsi nous sommes, en toute logique cartésienne. L’esclavage, dans sa version classique ou moderne, n’a jamais quitté les lieux. Il a uniquement acquis une légitimité institutionnelle et économique. Et c’est justement l’unique caractère qui lui manquait. Pourquoi décrire plus que ça, tant que vous prétendez en être conscients. Et pour me contredire, à vous l’honneur…
A l’issue de ces paroles sombres et maussades, nous devons peut-être cesser notre discours. Cessez de conter l’irréfutable pour apaiser les peines des plus optimistes d’entre vous. Mais, je ne clôturerais pas cet article avant de vous faire part d’une impression qui m’infortune douloureusement : Nous avons abondamment goûté, senti, écouté, vu la dictature et elle nous a tellement touché. Tout cela au point où nous avons accordé notre nature à la sienne. Nous méritons peut-être bien les leaders qui ont eu raison de nous. Mais nous ne méritons certainement pas leur injustice. Minoritaire et chétif, faisons de notre espoir un élan écrasant qui dictera la conduite de nos dirigeants.
Rayan Keyrouz

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