Les Identités meurtrières – Amin Maalouf

Depuis que j’ai quitté le Liban en 1976 pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé avec les meilleures intentions du monde si me sentais plutôt Français OU plutôt Libanais. Je réponds invariablement : L’un ET l’autre. »
Dans cet incipit de prime abord anodin, l’auteur Libanais de plume francophone puise dans son expérience personnelle, l’expérience d’un chrétien né et grandissant dans le monde arabe, l’expérience d’un Arabe exilé et vivant en Occident, pour nous exposer toute la thématique de son essai : La conception actuelle de l’identité, tendant à réduire celle-ci à une appartenance unique. En réaction à un « OU » simpliste et exclusif, Amin Maalouf nous propose une conception de l’identité plus globale, plus intégrale et le plus important… plus saine!
Si je choisis de commenter cet essai dont la date de parution n’est pas si récente (1998), c’est parce qu’il traite d’un phénomène social qui ne s’est jamais manifesté avec autant de flagrance et autant d’extrémisme tel qu’il se manifeste a l’heure actuelle : La tendance des hommes à faire prévaloir leur appartenance religieuse et à vouloir l’affirmer de diverses manières, tendance qui se termine souvent dans le sang.
« Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. » Dans cette définition simple et intelligible, l’auteur, contrairement à nos expectations peut-être même nos désirs, ne se réfère nullement à l’appartenance religieuse, culturelle, nationale… Non que leur mention soit superflue, mais parce que chacune prise isolément n’apporterait qu’une vision incomplète et restreinte de l’identité.
En effet, l’identité est complexe : un amalgame de divers critères (physiques, psychologiques..) et diverses appartenances (religieuses, ethniques, linguistiques..) qui font la singularité et l’unicité de chacun. « Grâce à chacune de mes appartenances, prises séparément, j’ai une certaine parenté avec un grand nombre de mes semblables; grâce aux mêmes critères pris tous ensemble, j’ai mon identité propre, qui ne se confond avec aucune autre. » Ce que l’auteur relate dans son essai, c’est l’incapacité des hommes à l’heure actuelle d’assumer cette complexité, c’est cette habitude de pensée d’après laquelle pour affirmer son Identité on devrait simplement dire  »Je suis arabe »,  »Je suis noir » ou- et c’est sur quoi l’auteur se concentre dans son essai-  » Je suis chrétien / musulman… », c’est ce réflexe qui conduit les hommes à dissoudre leur Identité composée en une composante unique: la religion.
Avant d’aborder ce phénomène religieux qui constitue le noyau de l’essai j’aimerais  bien donner un exemple simple, non en rapport avec la religion, caractéristique de notre société Libanaise et se manifestant à Beyrouth. Nombreux sont les établissements scolaires qui adoptent un programme académique français et donc qui, outre le programme libanais, professent avec excellence la langue  française et l’Histoire de la France. La grande majorité des élèves fréquentant ces établissements sont nés et ont grandi au Liban au sein de familles libanaises. Plutôt que de tirer avantage de la diversité et de la richesse de leur éducation, l’habitude s’est répandue- je ne sais pour quelle raison- de prétendre ridiculement ignorer l’histoire de notre pays et méconnaître la langue arabe, et de se contenter de parler le français. C’est qu’ils ignorent qu’il est parfaitement possible de recevoir une éducation française sans pour autant renier nos appartenances libanaises.
Ceci dit, je reviens à la thèse principale de l’auteur  » Je suis ma religion ». Certains diraient qu’il en a toujours été ainsi, l’Histoire nous montrant que les hommes ont toujours eu tendance à s’affirmer à travers leur religion et à combattre les autres au nom de celle-ci. Certes ce phénomène n’est pas récent, mais nul ne peut nier que cette attitude est devenue à l’heure actuelle fort courante, indiscutablement plus répandue qu’il y’a cinquante ans. Surtout au Liban serait la réflexion instantanée de certains. Je ne peux confirmer ce ‘surtout’. Ce qui par contre, est incontestable, c’est l’accentuation de ce phénomène religieux dans notre pays . S’affirmer dans son Identité en se contentant de dire- tel que je l’ai déjà mentionné-« Je suis sunnite/ chiite/druze/maronite/grec orthodoxe »…se manifeste chez les libanais sur plusieurs plans que ce soit sur celui de leur convictions personnelles et principes; de leurs choix; de leurs goûts; de leur estime de soi; des jugements qu’ils émettent sur les autres… Exagérerais-je en disant qu’avant d’être affilié à un parti politique pour son idéologie, on l’est parce qu’il regroupe les membres de notre communauté religieuse et cherche à les protéger ? Qu’on lit tel journal ou qu’on regarde telle chaîne télévisée pour leur affiliation à notre communauté? Qu’au lieu d’applaudir une certaine équipe de basket-ball pour ses compétences, on le fait parce que les joueurs appartiennent à notre communauté ? Que chaque poste du gouvernement est devenu  » la propriété » d’une communauté ? Nombreux sont les exemples qui prouvent qu’aujourd’hui, la religion est à la fois un critère d’identification de soi et un critère de jugement des autres.
Comment expliquer cette montée du phénomène religieux qui a mené les hommes à commettre des crimes atroces au nom de leurs croyances? Un facteur principal est avancé par l’auteur: La mondialisation. Celle-ci apparaît aux yeux de certains comme un ‘brassage enrichissant pour tous’, terme, à mon avis-, trompeur. C’est que la prédominance d’une seule civilisation ne peut être qu’une uniformisation et présente un péril grave: Celui de voir la disparition de différentes langues, traditions et cultures et par conséquent de voir les porteurs de ces cultures menacées adopter des attitudes radicales et suicidaires. Pour illustrer ceci, l’auteur aborde le cas du monde Arabe : les mouvements Islamistes militants d’aujourd’hui sont le produit de notre époque et non le produit de l’histoire musulmane. Pour le peuple Arabe  » il leur fallut reconnaître que leur savoir-faire était dépassé, que tout ce qu’ils produisaient ne valait rien comparé à ce que produisait l’occident, que leur attachement à leur médecine traditionnelle relevait de la superstition, que leur valeur militaire n’était plus qu’une réminiscence, que les grands hommes qu’ils avaient appris à vénérer(les grands poètes, les savants, les soldats, les saints, les voyageurs) ne comptaient pour rien aux yeux du reste du monde, que leur religion était suspectée de barbarie, que leur langue n’était plus étudiée que par une poignée de spécialistes alors qu’eux-mêmes se devaient d’étudier les langues des autres  s’ils voulaient survivre et travailler et garder le contact avec le reste de l’humanité … » D’où un sentiment de vivre dans un monde qui appartient aux autres et qui fonctionne selon les règles édictées par les autres… Comment ne pas en avoir la personnalité meurtrie ?
Si je rédige cet article, ce n’est ni dans l’intention de défendre ces mouvements religieux militants, ni dans celle de dénoncer les méfaits du système confessionnel Libanais, ni pour remplir futilement deux pages de cette revue… Mais pour exposer les idées principales de cet essai à travers des exemples de la société Libanaise, pour tenter d’expliquer que l’identité est un ‘tout’, que chacun devrait apprendre à assumer sa propre diversité… en espérant avoir suscité votre curiosité pour découvrir cet ouvrage.
Andréa Abi Nader
Etudiante en droit
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