Malheur aux communautés

Le Liban serait-il un pays à part dans la région, non concerné par l’histoire et le devenir de son environnement arabe ou au contraire devait-il être fermement ancré dans son environnement régional? Devrons-nous s’en tenir à une représentation étroitement «libaniste» accompagnée d’un discours souverainiste ou faudra-t-il au contraire partager le destin commun de ce qui était entrain de devenir la nation arabe ? Libanais, es tu descendant des phéniciens, ou es-tu arabe? Linguistiquement es tu arabe ou francophone? Te sens tu plus proche de l’Orient ou de l’Occident ? Cause de la plupart de ses malheurs,  la question de l’identité reste le majeur problème auquel le Liban a toujours été confronté.
Voici en quelques lignes, les grands traits de ce que j’appellerais la conflictuelle identité libanaise, l’impasse qui trahit et démasque la stérilité des libanais, et leur faillite en tant que libanais dans leur ensemble, d’arrêter leur identité propre commune, raison pour laquelle la réponse à ces questions identitaires finit par se faire à travers l’optique communautaire.
L’optique chrétienne, forgée par les élites au sein de la communauté, qui a toujours imaginé et voulu le Liban comme entité à part dans la région, n’ayant pas de rapport avec l’histoire et le devenir de son environnement arabe. Pour elle, le Liban avait été crée pour les chrétiens et il faudra toujours tenté de le préserver des tourmentes de la région, en le tenant à l’écart, et en tissant notamment des liens privilégiés avec l’occident. C’est dans cette même optique que les chrétiens tendent à se retrancher derrière leurs ancêtres Phéniciens pour refouler leurs origines arabes, et éloigner le risque de voir leur communauté dissoute dans une nation arabe à majorité musulmane. Et de leur coté les musulmans se rebiffent, et répondent que le Liban ne pourra être extrait et retiré de son environnement arabe.
Voilà comment, l’absence d’identité propre commune aux libanais dans leur ensemble laisse place à l’émergence et l’effervescence d’un sentiment d’appartenance communautaire, qui les consume à petit feu, et  dans lequel ils sombrent de manière irréversible. Toute l’identité d’un libanais se réduit à sa communauté.
En disant que tu es chrétien tu serais entrain de répondre à toutes les questions identitaires que je t’ai posé, tu es chrétien, pas vraiment arabe, plutôt phénicien, le discours libaniste et souverainiste t’exacerbent et t’exaltent. La langue arabe est pour toi secondaire, et tu es sensible aux chants d’un ailleurs culturel, focalisé sur l’Occident… Voila le stéréotype identitaire  d’un chrétien libanais. Et de l’autre coté  si tu te présentes comme musulman, ceci présume ton affinité à ton entourage musulman arabe, et le sentiment de lui appartenir, parce que tu es avant tout arabe, et te sens par conséquent plus proche de l’Orient. Stéréotype du musulman libanais.
En gros parler d’identité au Liban revient à parler de communauté. L’individu au Liban se définit malheureusement par sa communauté. Me reviennent les propos du constitutionnaliste libanais Edmond Rabbat pour qui le peuple libanais est organiquement formé au premier degré, non d’individus revêtus de la qualité de citoyens, mais de communautés. De telle sorte que le Libanais ne saurait exister en tant que citoyen indépendant, mais uniquement comme membre de la communauté à laquelle il appartient du fait de sa naissance ou, très exceptionnellement, par son libre choix.
Les communautés constituent donc l’infrastructure humaine et sociologique de l’Etat libanais où au sein de chacune existe une sorte de vocation ancestrale à la formation d’une nation spécifique. C’est dans cette atmosphère que naît et se développe le sentiment d’appartenance communautaire, qui va jusqu’au repli communautaire porteur de germes explosifs.  A ce repli politico-communautaire des chrétiens correspond également un repli culturel et spécifiquement « identitaire » surtout chez les jeunes.
Ainsi, dans les Universités, particulièrement à l’Université Saint Joseph, -bastion traditionnel des élites politiques et culturelles du pays-  le milieu universitaire apparait comme le lieu de refuge, un cocon social, mental et culturel où les jeunes Libanais noient leur quête d’identité. Cependant en parlant de quête nous parlons d’ouverture, de recherches, de remise en question. Mais la réalité est pourtant plus amère et  la fougue et ardeur des jeunes Libanais  en quête d’identité et de réponses finit par se ternir, assaillie par le discours politico-communautaire. Jeunesse libanaise est d’emblée absorbée par sa communauté, pour laquelle elle commence à développer un sentiment d’appartenance, qui s’édifie autour d’une vision commune de l’identité inhérente comme nous l’avons vu à la communauté à laquelle chacun appartient. Et la jeunesse se repli « identitairement » … et les communautés l’absorbent.
Solutions ?
Oui Jeune Libanais, depuis toujours on te répète les mêmes paroles, les mêmes reproches, on a beau t’exhorter au changement, par un leitmotiv explosif: l’abolition du confessionnalisme politique, stipulé dans l’accord de Taëf et la Constitution, ce qui aurait pour effet de bouleverser toute la configuration socio-politique du pays.
Ceci signifie, que les postes au sein des institutions de l’Etat et dans les administrations publiques ne seront plus répartis proportionnellement au volume des communautés, mais sur la base du critère de la compétence. Les élections législatives seraient, elles aussi, soumises à cette uniformisation simplificatrice. A première vue, cette aspiration apparaît parfaitement légitime et semble conforter l’acheminement vers la laïcité. En fait, elle exclut la laïcité. Parce qu’ainsi en pratique l’individu resterait socialement et mentalement « confessionalisé »  tandis que les fonctions officielles ne seraient plus réparties entre les communautés. En clair, l’infrastructure sociaux démographique de l’Etat serait communautaire mais pas la superstructure, la base mais pas le sommet.
Désillusions nous alors !
Et encore des conseils… On a beau dire que le discours politico-communautaire catalyseur du repli communautaire prendrait fin avec l’interdiction faite aux autorités religieuses de s’immiscer dans les affaires politiques. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu », cette maxime peut alors paraitre comme une alternative viable au fragile statu quo communautaire Libanais puisqu’ainsi les confessions, voyant leurs rôles politiques diminuer, vont pouvoir rompre leurs influences extérieures et construire le creuset national libanais.
Mais là encore désillusionnez-vous parce que même si le domaine du politique et du religieux s’excluent, toi tu resteras « confessionalisé» et tu continueras à vivre ta citoyenneté par strates même si la liberté individuelle est garantie par l’État, étant donné que la communauté reste juge sur le statut personnel.
Ainsi on comprend comment le point de départ de nos maux est le sentiment d’appartenance et de repli identitaire vers la communauté. Toutes les solutions qu’on nous répète allant de l’abolition du confessionnalisme, à la séparation des domaines religieux et politique, ou  l’exclusion du domaine du statut personnel de la sphère des communautés toutes ces solutions ne sont qu’illusions, parce que la solution commence par toi jeune libanais. On devrait commencer par comprendre que notre identité est complexe, qu’on ne devrait pas la réduire à une de ses composantes, à savoir la confession. C’est la multitude de nos appartenances qui va créer une identité qui nous est propre. Tu es le descendant des phéniciens, mais soit fière aussi de ton identité culturelle arabe, ton identité linguistique est arabe, et ta francophonie, ton bilinguisme voire trilinguisme ne font que l’enrichir, tu es le résultat de l’influence d’éléments de la culture occidentale, de la mondialisation, mais tu conserves ta propre Dabke et Mezzé. Libanais. Bref, tu es l’addition de plusieurs cultures, de plusieurs coutumes de plusieurs langues, la somme de plusieurs appartenances contradictoires, un hybride diabolique amalgamant des éléments hétérogènes comme l’a dit Lionnet. Prends alors conscience qu’on est issu de mélanges d’une mixité pour t’éloigner des coutumes opprimantes. Ne te réduit pas à une des nombreuses composantes qui forment  ton identité. Ne te réduit pas à ta confession à ta communauté, ne te réduit pas à cette Identité Meurtrière.
                                                            Rana Sebaly, rédactrice en chef adjointe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s