Revolution vs Revolution

Un jour entre le 3 février 2012 et le 30 mars2012, entre 18h et 21h. Jisr El Wati, immeuble 13, rue97. A l’entrée, en face de l’immeuble, des graffitis ornent les murs, comme un appel à refuser le vide, comme un cri de révolte. C’est la langue des rues, accuse-t-on. Une langue primitive, attaque-t-on. Mais cette langue est une langue originelle comme celle qui est exposée sur les murs blancs du Beirut Art Center. Des images prises du temps des révoltes comme pour suspendre l’instant. Et l’instinct. Ceux de la libération. Des photographies, des aquarelles, des films, des textes… sont accrochés au mur, suspendus dans le temps, immortalisés par un mouvement.
Le premier coup d’œil
Nicaragua, 1978. Anastasio Somoza fils est au pouvoir. Son frère l’a précédé. Et leur père avant eux. C’est une belle histoire de famille qui s’est bien enrichie, une dynastie de dictature qui combat une dynastie d’opposants de la famille Chamorro. Pedro Chamorro est plusieurs fois arrêté, libéré, mis en résidence surveillée. Tiens ! On y voit bien une partie de la vie d’Ang San Suu Kyi, l’opposante birmane ! Pedro est assassiné. La révolution éclate. La répression s’ensuit. Un échec interrompt les événements. La révolution est reprise dans les photographies de Susan Meiselas qui a couvert l’insurrection du Nicaragua. Ses images ont deux dimensions : l’une réelle et l’autre dessinée. Une femme fuit avec son enfant dans une affiche, derrière un homme qui court. Une photographie d’une maison avec ses habitants est accrochée au mur d’une maison qui n’est habitée que par une femme et son chien. A un mur vide, presque en ruine, est suspendue une affiche qui représente un autre mur, un mur vivant, un mur qui respire la révolution dans une phrase : « Où est Norman Gonzalez ? La dictature doit répondre ! » Norman Gonzalez est porté disparu. Un symbole des disparus de son temps et des autres temps…
Le questionnement
Tout est dans le questionnement. C’est le cauchemar de la dictature selon l’artiste et écrivain Vyacheslav Akhunov. Ses aquarelles parodient les affiches de Lénine. La propagande et la critique. Entre les deux, le doute. Une petite transformation suffit : remplacer l’exclamation par l’interrogation, l’adoration aveugle par une critique acerbe, la certitude par le doute. Lénine est-il éternel et magnifique ? Lénine est-il avec nous ? Lénine, le cerveau du prolétariat ? Lénine est-il humain ? Oui… Le pharaon est-il éternel et magnifique? Bachar est-il avec nous ? Kadhafi, le cerveau du nationalisme ? Issa ben Salman el Khalifa est-il humain ?
Tout est dans le questionnement. Mais la propagande l’interdit, l’étouffe, le tue, lave l’homme de ce crime qu’est de penser. La propagande est critiquée par Boris Mikhailov qui trouve dans le rouge soviétique, symbole de beauté et de connaissance, la laideur d’une propagande qui transforme les marches de solidarité en rituels obligatoires. Il y voit l’ignorance qui se cache dans ces « croisades soviétiques » où il se sent entouré d’idiots, de cyniques et de victimes en troupeau. Ses photographies sont un rire ironique face aux grandes affiches qui surplombent les rues, une forme triste et réelle de « Big Brother vous regarde ». Un rire ironique devant des fleurs d’une fausse révolution, fruit de l’industrie de mouvements sociaux soviétique.
Une image universelle
Fausse ou vraie, soutenue ou combattue, une révolution reste une révolution. Les photographies de Abbas, qui a couvert la révolution iranienne, sont« une réflexion qui se concrétise dans l’action et aboutit à une méditation » comme il le dit. Et les photos de la révolution iranienne auraient pu être celles de n’importe quelle autre révolution. On brûle un portrait, celui du Shah. On se rassemble autour d’une effigie, celle de l’Ayatollah Khomeiny. On se réunit autour d’un discours, transmis par radio. Des révoltés portent des gens, en l’occurrence une prostituée brûlée par le régime du Shah. Des révoltés mènent des gens pour être évacués comme un civil blessé ou pour être lynchés comme une vieille femme accusée de soutenir le Shah. Les révoltés mènent la danse. Des bouches d’hommes s’ouvrent pour libérer le cri de guerre, le cri de révolte. Des bouches de femmes s’ouvrent pour libérer le cri de peine, le cri de souffrance. Un homme est porté par d’autres, évanoui dans la foule qui fête le premier anniversaire de la révolution. On retrouve les mêmes gestes, les mêmes images partout, fruits d’une frustration qui fait fondre l’individualité, la conscience et la rationalité dans la masse de gens, de têtes qui fixent un même but. « Le peuple veut abattre le régime. »
 
Comme des épis de blé
Finalement, la révolution est un champ de blé, comme le premier plan d’une photographie de David Golblatt. Au second plan, des bidonvilles. Au troisième, une série d’arbres. Et enfin l’autoroute. Pour les dictateurs, le peuple est un bouquet d’épis de blés. Ils se plient, ils peuvent être écrasés, ils peuvent être fauchés. Sauf que le champ domine les trois-quarts de la photo, devant la pauvreté frustrante du peuple, privé du luxe qui est loin derrière lui. Réminiscences… Le prolétariat russe ?Le chômage tunisien ? La pauvreté égyptienne? Les déboires du guide libyen?
Un espoir
Le luxe est loin derrière. Mais il n’est pas impossible de trouver une lumière parmi les ruines, à l’extérieur de la belle cité et des grands immeubles. Du moins, c’est possible pour Steven Cohen qui, en filmant un tutu en lustre dans un bidonville détruit de Newtown, à Johannesburg en 2001, a voulu peindre la réalité sociale en mélangeant la belle imagination et l’horrible réalité, en créant parmi les ruines. En fin de compte, une révolution, c’est un peu ça. Construire après les ruines. Construire dans les ruines. Construire sur les ruines.
« Revolution vs Revolution » est l’écho des révolutions passées que répercutent les révolutions présentes, absentes de l’exposition car toujours encours. Il s’agit de confronter les révolutions, de les mettre les unes en face des autres, de les organiser les unes après les autres, de les comparer, d’examiner le cri de transformation figé, immortalisé à l’aune des changements actuels.
Alexandra Kodjabachi
Etudiante en première année de sciences politiques
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s