L’OEI : RÊVE OU RÉALITÉ ?

En 1924, Mustafa Kemal instaure la laïcité en Turquie et anéanti par la même occasion le rêve d’une unité arabe qui alimentait les peuples de la région. La prospérité et la paix dans lesquelles vivait le monde arabe et musulman rendent ce dernier nostalgique. Mais nul remède contre l’inconscient collectif que celui de son explosion et son émancipation ; en d’autres termes, il est possible que l’apparition de l’OEI soit en partie l’expression de l’aspiration à un nouveau « Califat » puisque les Etats arabes contemporains ont tous adoptés des formes diversifiées de régime (démocratie, émirat, royaume…) qui sont loin de le ramener à une unification aussi illustre que celle d’antan. Mais le jeu politique est un jeu qui change la donne du jour au lendemain, un jeu qui n’en est pas un. Le terrorisme pointe son nez sous une nouvelle forme qu’il prétend ; celle d’un Etat. L’est-il vraiment ? De la « création » d’un « Etat Islamique» en 2006 à l’« instauration » du Califat en 2013, de l’Irak et la Syrie au monde musulman et même au monde entier, quelles sont les prises de position ? Appuieraient-elles à la fois une contorsion et une émancipation ?

Etat Islamique ou Organisation de l’Etat Islamique ?

La controverse sur sa nomination a été tranchée en faveur d’une Organisation de l’Etat Islamique et ce à raison qu’il n y a pas de véritable Etat. Cependant, il est indéniable que certains éléments constitutifs d’un Etat sont disponibles dans le cas présent à savoir un pouvoir de contrainte, un territoire et une population. Le pouvoir de contrainte s’affirme d’une part par un pouvoir normatif tiré directement du Coran, du Hadith et de la Sunna et d’une autre part par un monopole de la force armée. Selon les derniers recensements, c’est une armée constituée de 80 000 à 100 000 partisans qui dispose d’un véritable arsenal de guerre partant des armes individuelles pour arriver aux chars lourds et aux avions militaires. Les militants sont surtout des djihadistes qui ont combattu l’armée américaine en Irak avant de s’enrôler dans l’OEI mais il y a aussi des militants étrangers (des centaines de français, d anglais, de belges…) qui auraient été formés en Syrie. De plus, les conditions sont claires : les habitants ont le choix entre la soumission, l’exode ou l’éviction.

La notion de territoire est, quant à elle, moins précise car il est primordial de différencier entre « contrôle » et « appropriation » d’un territoire. Si l’OEI occupe et contrôle une partie des territoires de la Syrie et de l’Irak, les autorités des deux Etats ne se sont pas délestées de leur territoire en faveur de l’OEI, c’est donc un territoire occupé mais non conquis et surtout non légalement reconnu. Cependant, le concept de territoire se complique encore vu que l’OEI se veut basée  sur l’Islam qui prône non pas le principe de territorialité dans son sens commun mais plutôt celui de la Umma, ce qui suppose que là où il y a des musulmans l’Islam est présent ; en l’occurrence, de nos jours il s’agit presque du monde entier. Quant à la population, elle est automatiquement présente vu que les territoires occupés sont peuplés.

L’OEI est cependant allée plus loin en instaurant un Califat à la tête duquel Abou Baker Al Baghdadi s’est autoproclamé Calife. Il dispose à sa solde de deux anciens généraux ; Abu Muslim Al Turkmani chargé de l’Irak et Abu Ali Al Manbari  chargé de la Syrie. Ils constituent à eux trois, ainsi qu’un Cabinet de conseil le pouvoir exécutif. Mais le « Calife Ibrahim » est aussi chef religieux et se meut sous ses ordres un Conseil Consultatif qui tient lieu de tribunal, voici donc le pouvoir judiciaire. Le pouvoir législatif n’a pas vraiment raison d’être puisque la loi islamique est la seule applicable. L’institutionnalisation et la juridisation du territoire contrôlé n’en restent pas là puisque ce dernier est divisé en sept « Provinces » avec à leur têtes des « Gouverneurs » qui s’appuient sur des « dirigeants locaux ». Ils se chargent du maintien de l’ordre public et de l’administration des services publics (bureau de poste, contraventions de stationnement, prélèvement de taxes et d’impôts sur les minorités chrétiennes, financement par le trafic de pétrole…). D’après le Huffington Post, c’est une société civile semi-fonctionnelle.

Ces critères bien qu’incomplets sont quand même solides. Mais quelle place occupe un Etat proclamé non reconnu ? Quelle est sa légitimité aussi bien au plan interne, local, régional et international ?

Une reconnaissance internationale

Il n’y a officiellement aucune reconnaissance de l’OEI,  la prise de position est unanime quant à la communauté internationale, sauf qu’il est clair que les Etats ont des intérêts latents qu’ils ne rendent pas publics car leurs actions ne servent pas fidèlement leurs dires. Si la Ligue des Etats Arabes est officiellement engagée contre le terrorisme, les Etats qui la composent ne se sont pas engagés à le combattre par la force armée. Le Liban n’est pas officiellement impliqué dans le combat armé, la Jordanie engage des tentatives de bombardement mais fait face à une opposition interne, les autorités syriennes sont accusées d’avoir participé à la création de l’OEI,  le Qatar de la financer et l’Irak n’est plus en position de force, il semble donc que malgré leur opposition au terrorisme, les Etats voisins ne sont pas en mesure de changer la donne. L’Arabie Saoudite est la seule à être en mesure de combattre l’OEI et ce car elle craint que la monopolisation de la source de l’Islam qu’elle s’octroie ne lui soit arrachée par une nouvelle puissance ascendante. Mais qu’en est-il de la Turquie ? Pourquoi cette oisiveté à Kobani défendue par les Peshmergas du Kurdistan au lieu de l’être par les autorités turques ? Les rumeurs selon lesquelles les autorités turques seraient impliquées dans la mort de la journaliste Serena Chehim qui possédait des photographies prouvant que la Turquie envoie des combattants à l’OEI s’avéreraient exactes ?  Comment expliquer la non adhésion de l’Iran à la coalition internationale antiterroriste ? Et si le chaos qui règne actuellement au Moyen-Orient lui permettait de préserver son influence sur la région ? C’est cependant le silence d’Israël qui réfute pourtant le terrorisme qui est le plus surprenant, mais là encore, il est de notoriété publique que l’instauration d’un Etat Islamique justifierait merveilleusement bien la présence d’un Etat Hébreux, chacun son droit à un Etat religieux.

Nous en arrivons par là au monde occidental. Il est vrai que l’ONU prend position contre l’OEI mais elle ne recouvre que l’aspect humanitaire de la question, car les accusations et les condamnations sont inutiles sans actions. Il  n’y a effectivement aucune disposition politique et militaire à l’encontre de l’OEI et le Conseil National n a pris aucune initiative à ce sujet, ce qui a « obligé » les Etats-Unis d’Amérique à former une coalition internationale (formée d’environ 80 Etats dont la France, l’Angleterre, l’Irak, l’Arabie Saoudite, la Jordanie…) sous sa propre égide. Mais les quelques interventions militaires sont loin de ressembler à celles de 2003 en Irak. Si la Chine et la Russie réfutent cette coalition qui viole d’après eux le droit international public, l’Union Européenne y adhère dans son ensemble. Sauf qu’en parallèle, l’Union Européenne a été gravement accusée par son ambassadrice en Irak Jana Hybaskova (qui a cependant refusé de livrer la liste des Etats acheteurs) d’acheter le pétrole de l’OEI qui sert au financement de cette dernière.

Il n’y a aucune reconnaissance explicite de l’OEI mais ce n’est pas pour autant que nous pouvons parler de reconnaissance tacite. Le rejet arabe du terrorisme ne fait aucun doute, mais certains sont amenés à penser que l’oppression des sunnites en Irak, en Syrie et au Liban est l’une des causes de la naissance de l’OEI, la position arabe et musulmane n’est pas stable, surtout lorsque le nombre des musulmans vivant à l’étranger qui appuient l’OEI est pris en considération. Quant à l’occident, sa politique plus qu’insuffisante ne tente même pas à affaiblir l’OEI mais à la renforcer ce qui la fait gagner en légitimité aux yeux du monde. Et si l’OEI a été créée par l’occident et pour l’occident afin d’établir une période d’instabilité au Moyen-Orient ? Les palestiniens se sont battis une autorité mais ne sont reconnu comme entité étatique par aucun Etat non arabe sauf la Suède récemment. L’OEI parviendra-t-elle à s’édifier une autorité malgré sa non acquisition d’une reconnaissance internationale ?

Gaia Rizk

Etudiante en deuxième année de droit

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