Islamisme et choc des civilisations en Afrique, aboutissement inéluctable ?!

Huntington expose dans son livre Le choc des civilisations sa vision du fonctionnement des relations internationales après l’effondrement du bloc soviétique : Le monde serait en effet divisé en civilisations imprégnées d’une religion, d’une histoire et d’une localisation géographique précise. Ces civilisations sont souvent montrées par lui comme étant en relations conflictuelles.
L’Afrique est au cœur de ce conflit. Elle se divise en deux parties séparées par une ligne virtuelle: la civilisation africaine regroupant les pays au Sud du continent majoritairement chrétienne d’un côté ; et de l’autre les pays à majorité musulmane intégrés dans la «civilisation musulmane» qui s’étend de l’Afrique jusqu’en Asie du Sud-Est passant par le Moyen Orient.
L’Afrique est le continent qui s’est vu transformé le plus sur le plan religieux. Ainsi, il y a un siècle, 76 % des africains pratiquaient les religions traditionnelles et animistes. Aujourd’hui, leur proportion n’est qu’aux environs de 10% selon les estimations. Le Christianisme (passé de 9% en 1900 à presque 45% en 2000) et l’Islam (aussi aux environs de 45%) ont quant à eux eu une poussée impressionnante, avec presque 9 sur 10 des africains devenus chrétiens ou musulmans suite à un prosélytisme «violent» mené par des missionnaires des deux religions. Ces conversions semblent inlassables : l’Islam continue son expansion vers le Sud, et le Christianisme vers l’intérieur du continent. Une sorte de frontière virtuelle (non parfaite) de choc commence à se dessiner en Afrique entre ces deux religions divisant le continent, de l’océan Indien à l’Atlantique. Un conflit sera-t-il inévitable ?
Cette problématique qui se pose actuellement en Afrique, comme ailleurs dans le monde, n’était pas du tout envisageable il y a quelques décennies. Il suffit de remonter seulement à une ou deux générations, pour retrouver l’Afrique subsaharienne à majorité animiste, où les chrétiens et les musulmans n’étaient qu’une minorité.
Certes, en si peu de temps les religions abrahamiques n’ont pas pu supprimer toute la tradition religieuse locale mais ceci est leur but ultime. Un syncrétisme local entre les religions africaines et les nouvelles religions est entrain de céder la place à une forme plus stricte de pratique : ainsi, dans le golfe de Guinée le Pentecôtisme remplace le Catholicisme traditionnel et au Mali le Wahhâbisme gagne du terrain au détriment de l’Islam Melkite. La radicalisation n’est pas seulement idéologique, mais dévie directement en des conflits armés : « L’armée de résistance du Seigneur» est un groupe extrémiste chrétien très puissant qui avait comme but de renverser le président ougandais et d’installer un système théocratique fondé sur la bible.
Néanmoins les mouvements qui ont connu une poussée fulgurante sont les mouvements islamistes -« terroristes » (ces deux notions n’étant point synonymes) dont leur précurseur est AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique).
Boko Haram, très actif au Nigeria depuis son conflit avec l’armée en 2009, est connu récemment pour l’enlèvement de plus de 200 lycéennes nigériennes, les mariant et convertissant par force.
«Ansar Dine » opère au Nord du Mali veut instaurer la Charia et chasser les français du pays, ayant intervenus pour empêcher les tentatives de sécession du Nord.
«Al mouakaoun Be dam» et « Al Mouthalimin » actifs au Sud de l’Algérie connus pour la prise d’otages dont 37 ont perdu la vie.
«Al shebab» : un groupe somalien clandestin est actif en Somalie, au Kenya et en Ethiopie.
MUJAO (Le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) dirigé par un mauritanien ; les mouvements islamistes terroristes du Sinaï en Egypte ; ceux au pouvoir en Lybie après la chute de Kadhafi, les groupuscules qui se cachent dans les montagnes de la Tunisie, les groupuscules à l’est de la Tanzanie…
Tous ces groupes rejettent ce qui vient de l’occident, font des attentats contre des églises en Afrique, veulent instaurer la Charia. Ceci est un énorme défi pour les pays africains, surtout les pays où les deux religions coexistent puisque le rejet de l’autre qui s’accentue chez les musulmans mais aussi les chrétiens, peut mener à des guerres civiles sans fin qui vont redessiner la carte de l’Afrique.
Ce clash peut-il être évité par une conscience collective?
Il faut savoir d’abord que le vrai conflit n’est pas toujours un choc religieux : en s’approfondissant dans l’étude du cas, le fait religieux semble secondaire voire même anodin.
La pauvreté, les origines ethniques, les différences linguistiques, les divisions tribales historiques, la concurrence pour l’accès aux ressources naturelles notamment le pétrole semblent du coup être des causes plus importantes et qui coïncident beaucoup avec les clivages religieux pour des raisons historiques et géographiques.
Le conflit au Soudan entre Nord musulman et Sud chrétien qui a abouti à la séparation, n’a pas seulement un caractère communautaire, le Nord étant arabe et le sud étant formé de différentes ethnies de l’Afrique noire, de langages nilo-saharien. Plus encore, l’importance du pétrole dans cette zone est souvent la cause directe des conflits frontaliers: Malgré la séparation entre le Nord et le Sud, des conflits entre deux chefs chrétiens continuent à enflammer le Sud pour les mêmes raisons de contrôle du pouvoir et des ressources naturelles.
Boko Haram (dont la traduction signifie que l’éducation occidentale est un péché) détruit les écoles pour rejeter la culture occidentale, mais ceci mène en réalité à emprisonner les musulmans du Nord Nigeria dans un cercle vicieux de pauvreté en creusant un écart entre le Nord et le Sud chrétien où fleurissent les écoles de missionnaires. Les répercussions de ce clivage commencent à produire un effet boule de neige : la pauvreté plus accrue au Nord pousse les jeunes frustrés à intégrer ces groupuscules. Le Nigeria est l’un des pays qui subissent la plus forte croissance; ce serait un gâchis de perdre cette énergie dans des guerres et des divisions.
Il est évident que certains essayent d’instrumentaliser l’identité, la religion et le manque d’éducation de certaines populations pour dessiner des nouvelles cartes de l’Afrique, ce qui n’est pas très loin de notre « nouveau Moyen-Orient annoncé » si j’ose dire. Pour combattre ce fléau, il faut lutter pour établir l’éducation et donc aller à l’encontre de ce que ces mouvements prêchent.
Un lourd défi s’annonce, que seuls les africains peuvent relever. Seront-ils à la hauteur de la tâche ?

Jean-Pierre Estephan

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