Quels pourraient être les dangers d’un fédéralisme au Liban ?

Liban- Les religions (2002)

« Lorsqu’il y a une multitude de confessions dans un pays, la meilleure solution est le fédéralisme. » déclare le ministre Hongrois de la justice M. Laszlo Trocsanyi, en marge d’une conférence donnée à l’USJ.

Tabou, certes,  l’idée de fédéralisme à la Libanaise, rejaillit ces dernières années. Rejaillit puisqu’elle a déjà été évoquée au début de la guerre civile : on débat, pose, réclame et déclame cette idée de fédéralisme tant sur les réseaux sociaux que sur des sites d’actualité occidentaux.

De multiples projets de fédéralisme sur base confessionnelle : 

L’idée de voir le Liban, composé d’entités territoriales autonomes avec leurs propres constitutions, remonte au début du XXe siècle : à l’époque, les Français hésitaient entre un « Grand Liban » regroupant tous les habitants du territoire qu’ils avaient délimité et un pays constitué de plusieurs régions autonomes réparties selon les principales confessions présentes (Chrétienne, Druze et Musulmane). Tout projet de fédéralisme depuis le mandat Français a été sur la base d’un fédéralisme « confessionnel ».

Au début de la guerre civile Libanaise en 1976, deux projets de fédéralisme voient le jour.

Le premier, celui de Moussa Prince, décompose le Liban en trois grands États : Le Liban Nord, le Liban Sud, et le Mont Liban et Beyrouth à statut Spécial. Deux grandes régions à majorité musulmane (Chiites et Sunnite) et une grande région Christiano-Druze mais à majorité chrétienne (Mont Liban). Ce projet bien entendu ne ferait qu’engendrer les conflits inter-religieux puisqu’aucun État n’est composé exclusivement d’une seule religion. D’ailleurs, il ne correspond en aucun cas aux exemples de fédéralisme dans le monde : En Suisse, en Belgique ou au Nigeria, il existe plusieurs régions fédérées à caractère communautaire mais jamais de grandes régions.

Le second, celui d’Antoine Fattal, divise le Liban en 6 Régions : La région de Tyr (Musulmane à domination Chiite), la région de Tripoli (Musulmane à domination Sunnite), la région de Byblos et la région de Baabda  (Chrétiennes), les régions de Beiteddine et de Baalbek sont plutôt mixtes et Beyrouth a un statut spécial. Ce projet non plus n’accomplirait pas le rêve de certains Libanais de voir leurs communautés disposer d’un territoire délimité au sein même du Liban. Par exemple au Nigeria (qui adopte un système de fédéralisme communautaire) les régions sont généralement exclusivement chrétiennes ou musulmanes sauf dans la zone de transition (entre le Nord Musulman et le Sud Chrétien) où les conflits sont d’ailleurs nombreux.

Le projet de fédéralisme au caractère communautaire le plus marqué est sans aucun doute celui des Forces Libanaises proposé en 1990 : il décompose le Liban en 16 régions : 9 régions chrétiennes, 3 régions Chiites, 3 régions sunnites et 2 régions druzes.

Il se rapproche le plus du fédéralisme Nigérian (Au Nord régions Musulmanes et au Sud régions Chrétiennes, avec des zones mixtes au centre).

Des craintes et des dangers tout aussi… multiples :

Imaginons dans le futur un Liban fédéral. Quels pourraient être les risques encourus ?

Généralement, renforcer les communautés en leur attribuant un seul territoire au sein d’un État c’est donner l’occasion aux plus extrêmes d’arriver au pouvoir des états fédérés. Dans les cas les plus poussés on pourrait voir par exemple le Droit Canonique être rétablit ou encore la Charia Islamique. Dans ce contexte-là, chaque communauté voudra se déplacer dans la région où ses intérêts sont les meilleurs. Va – t – on imposer les lois chrétiennes aux musulmans et les lois islamiques aux chrétiens ? Va-t-on assister à des migrations importantes au sein même de l’État Libanais pour cause de persécution ?

Ce serait aussi risquer de voir la voix de la modération disparaître, et le repli communautaire donc s’intensifier, avec, des barrières confessionnelles qui nous séparent et qu’on essaye de franchir devenant … infranchissables à jamais. Et que faire du rêve d’une 19eme communauté Laïque pour les moins croyants ?

On pourrait voir par exemple que des États fédérés puissent inclure dans leur constitution une « identité communautaire » (rattachement à une religion donnée du fait du regroupement de la communauté au sein d’un territoire), sorte d’identité nationale que le parlement Hongrois dont Mr Trocsanyi fait partie, a voté. Cette même identité nationale ne ferait qu’encourager les extrémistes, qui nous rappellent les heures les plus sombres de la seconde guerre mondiale.

Et que faire des minorité ? Les Grecs Orthodoxes, Les Syriaques, les Alaouites ou encore les Juifs ? Auront-ils des régions exclusives au sein d’un même état fédéré ? Ou devront-ils s’intégrer coûte que coûte aux lois et quotas imposés ?

Ce serait aussi créer des conflits de toutes sortes concernant les ressources naturelles. Et si on découvrait du pétrole au Sud, au Nord, du gaz, les ressources hydrauliques, qui en profiterait ? Chaque État communautaire ne voudrait-il pas s’enrichir au maximum ? Comment repartir les biens ? Et si le Nord devenait plus puissant que l’État lui même ? Et si le nouveau « Maronistan » décidait de proposer un referendum pour son indépendance ? Et le « Chiitisan » décidait seul de renforcer son arsenal militaire en vue de se protéger contre des agressions Israéliennes ? Quel serait le rôle de l’État Central ? La crainte serait en effet de voir un État central encore plus faible qu’il ne l’est avec des États fédérés qui acquièrent un pouvoir d’influence, une autonomie financière et dirait-on militaire qui leur permet de ne pas avoir besoin du soutien d’un État central. Ce même État central perdrait donc du pouvoir et de l’influence au fil du temps.

Non monsieur le ministre, un fédéralisme dans les pays aux multiples communautés est la plus dangereuse des idées. Le modèle Suisse en est une exception, un pays de tout temps pacifiste loin des conflits régionaux et mondiaux. La Belgique ou encore le Nigeria se déchirent dans des conflits communautaires sans fin. Établir un confessionnalisme au Liban c’est le condamner à jamais dans des divisions interminables. C’est risquer la scission. C’est faire disparaître le sentiment d’appartenir au Liban au profit de l’appartenance communautaire. C’est ne plus jamais pouvoir rêver. Rêver de quoi ? Rêver d’un pays exclusivement Laïque. Peut être dans 50 ans, Peut être dans 600 ans, mais au moins pouvoir donner l’opportunité aux générations futures de changer la donne …

Et pour ceux qui estiment que l’on est déjà dans un fédéralisme camouflé, pourquoi vouloir le renforcer ? Pourquoi ne pas construire une vraie identité Libanaise ?

Anthony Abi Dib

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