Comment nous avons perdu la seconde guerre civile libanaise

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Illustrée par Wissam EID

Centre ville de Beyrouth, août 2015, le hirak bat son plein. Le ministre de l’Intérieur M. Machnouk tient à préciser que les manifestants ne représentent pas la totalité de la population et que par la suite leurs revendications doivent être considérées comme telles.

Meerab, janvier 2016, suite à l’initiative de M. Saad Hariri proposant la candidature de M. Frangieh pour la présidence, M. Geagea appuie la candidature du général Aoun. Adultère et scandale dans les partis.

Deux évènements qui ont fait couler beaucoup d’encre et de tweets pleins d’analyses et d’émotions mitigées. Deux évènements phares dans l’évolution de notre société que nous avons pourtant sous-estimés.

Beyrouth, mars 2005 dont on en retiendra deux jours, le 8 et le 14. Depuis, on adhérait soit à l’un, soit à l’autre, et l’entre-deux n’était pas possible ou, du moins inconcevable. Cette conjoncture socio-politique que le Liban a connue depuis ce mois-là avait pour seul mérite de diluer les rivalités, jusque là purement sectaires et communautaires, du fait que chaque camp en question regroupait un panaché assez varié de politiciens, toutes confessions confondues. Ainsi, la société libanaise fut polarisée autour d’une question principale de délimitation politique: « tu sympathises avec M. Al Assad ou pas ? ».

De retour en 2015-2016, dix ans plus tard. On ne brûle plus des pneus pour embêter les uns les autres sur les routes, mais de la poubelle par instinct de survie; les étudiants des universités ne se tapent plus dessus, ce sont les forces de l’ordre qui le font soigneusement; les politiciens ne s’entretuent plus entre eux pour remporter des voix, mais rivalisent d’un seul rang avec le peuple pour maintenir leurs postes inconstitutionnels. Qu’est-ce qui a changé ?

Il est temps d’admettre que notre société a muté, en tout cas la ligne de démarcation n’est plus la même. Pour des raisons qui sont nombreuses et évidentes, les Libanais se retrouvaient de moins en moins dans la délimitation 14 – 8. Les manifestations d’août 2015 suivies de l’accord de Meerab ont fait chuter ce mur politique pour faire réaliser que finalement le vrai clivage de notre société est culturel, qu’on sympathise avec M. Al Assad ou pas.

En d’autres termes, la société libanaise d’aujourd’hui semble être divisée entre les civilisés (awédim) et les voyous (ze3ran). Pas d’amalgames, tout comme dans l’ancienne répartition 14-8, chaque nouveau camp évoqué contient toutes les classes socio-économiques et tous les niveaux académiques. Ce n’est pas une question de fortunes ou de diplômes, c’est une question de culture et de valeurs : il existe des voyous diplômés en costumes comme il existe des civilisés pauvres analphabètes –et vice versa, toutes combinaisons confondues- c’est une question de principe de vie, pas de statut socio-économique.

Les civilisés de notre société sont les citoyens qui osent encore rêver d’un Etat de droit, d’une société intellectuelle et d’une culture digne de leurs ancêtres et idéaux.

Les voyous sont ceux qui prospèrent grâce au chaos omniprésent, à l’absence des institutions et qui pensent pouvoir tout régler par la force et les bons contacts.

Les civilisés de ce pays sont de deux sortes: ceux qui ont décidé de quitter vers de meilleurs horizons dans des pays où ils s’y identifient mieux, et ceux qui ont dû rester, soit faute de choix ou de moyens, soit par conviction qu’ils pourraient encore changer quelque chose –et  ces personnes-là méritent tout notre respect et hommage.

Les voyous quant à eux, ils préfèrent rester au pays pour la simple raison qu’ils ne peuvent pas prospérer dans des environnements civilisés où la loi affranchit.

De ce fait, notre société se retrouve avec de plus en plus de voyous et de moins en moins de civilisés. Ces derniers sont victimes de leur propre culture, d’ailleurs pensez-y, qui sont ces gens qui sont en train de mourir pour un oui ou un non sur les routes ou aux bifurcations ? Qui sont ceux qui essayent encore d’entamer leurs démarches administratives sans soudoyer ou corrompre ? Ceux qu’on insulte pour respecter les panneaux et feux signalétiques ? Ceux qui demandent timidement qu’on s’abstienne de fumer dans les espaces fermés ? Qui sont les personnes autour de nous qui essayent d’intégrer l’arène politique ou publique en n’ayant pour seule porte d’entrée que les élections prévues dans les lois et textes ?

Ces gens-là, cette minorité nouvellement dévoilée, qui a essayé à l’occasion des manifestations d’août dernier de se faire entendre, a été réduite, à bon droit, à sa juste valeur par M. Machnouk. Notre système pseudo-démocrate est en effet basé sur le pouvoir de la volonté majoritaire : les plus nombreux l’emportent. Les civilisés eux ne font plus la majorité du pays, mais de la diaspora. Malheureusement, ce n’est pas sur les réseaux sociaux ni devant les ambassades ou à travers des virements de fonds qu’on peut aboutir au changement.

Dix ans durant lesquels on nous a fait croire que le vrai débat est autour du 14 et du 8 mars, dix ans durant lesquels des jeunes et moins jeunes de tous les milieux se sont déchainés sur des sujets stériles. Entre temps, l’Etat s’effondrait édifice par édifice, les élites et potentiels bon dirigeants ont quitté un à un, le pays s’est vidé de ses citoyens honnêtes aux dépends de la corruption, de la médiocrité et de la décadence qui a tout emporté sur son chemin.

Centre ville de Beyrouth, août 2015, le libanais civilisé réalise qu’il est déclaré vaincu, déchu de son droit de revendiquer un Etat civilisé digne de ses aspirations.

Meerab, janvier 2016, la première guerre civile voit sa dernière hache de guerre enterrée pour nous faire réaliser que le nouvel affrontement, cette deuxième guerre civile, celle des valeurs et des idées, a déjà fait ses ravages, que nous sommes surpassés en s’y étant pris un peu trop tard et que cette fois-ci, il n’y aura pas de Taëf pour nous sauver.

 

Mario Macaron

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