Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette

La Guerre. Toujours là à régir  les relations internationales. Mais si sa présence est aussi ostensible, sa nature ne l’est pas. Lorsque politique, économie et militaire s’entrechoquent, que reste-t-il de l’idéologie ? Pourquoi est-ce que les grandes puissances se tiennent par la barbichette ?  

 

« […] Un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États de l’Europe centrale et orientale, […] toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent dans […] la sphère soviétique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l’influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à un degré croissant, au contrôle de Moscou. »[1]

Le rideau a fondu, M. Churchill, mais c’est comme si vous aviez su que ses lambeaux auraient autant d’impact dans les décennies de l’après-guerre froide que celui qu’avait eu le géant de métal, car le monde en 2016 est toujours suspendu à la croisée des bras de fer.

Si l’ex-URSS a souffert d’un démantèlement qui lui a été terrible en perdant 14 Etats qui ont aujourd’hui rejoint l’Union Européenne et l’OTAN pour la plupart d’entre eux, la Russie actuelle n’en mène pas large quant à leur ré-annexion ou du moins leur soumission à sa puissance économique et politique, mais non plus idéologique !

Annexion, soumission, puissance, les mots ne trompent pas, « Guerre froide » n’est pas une hyperbole, ce n’est pas non plus une hallucination : le Premier ministre russe Dimitri Medvedev l’annonce d’ailleurs clairement, « la Russie a glissé dans une période de nouvelle guerre froide »[2]. Guerre froide car elle n’a pas éclaté directement entre les Etats-Unis et la Russie ainsi que leurs alliés, mais par le biais d’Etats tiers, sur leurs territoires et à travers les habitants de chaque pays qui s’alimentent auprès des grandes puissances qui les appuient. Ce qui donne plus d’ampleur à cette néo-guerre froide, c’est la présence d’alliés. L’Iran combat aux côtés du régime Al Assad et sert ainsi les desseins de la Russie – même si ce n’est pas son but unique -, la Chine rend un très grand service à la Russie en exerçant constamment  son droit de véto au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU. Il est d’ailleurs à noter que la Chine commence à intégrer le capitalisme d’Etat et elle gagne en puissance vu qu’elle a endetté plusieurs pays dont l’Italie et la Grèce. Les BRICS ont également tendance à se solidariser avec la Russie. Les Etats-Unis, quant à eux, bénéficient de l’appuie de l’Union Européenne, de l’OTAN et de certains pays arabes. Tous les éléments du grand conflit de la seconde moitié du XX siècle répondent  présents, tous sauf la dimension idéologique, moteur d’antan aujourd’hui absent.

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Puissance, un mot lourd de sens, un mot qui régit toute l’histoire, un mot qui pousse la Russie à de dégager de sa posture d’auto-défense. Cette puissance se traduit par deux aspects : le pouvoir politique et la course à l’invasion du marché économique mondial. Poutine l’a bien compris. C’est la raison pour laquelle il cherche des moyens d’attaque face à la Coalition Internationale et face aux Etats-Unis d’Amérique, il cherche donc à asseoir le pouvoir politique de la Russie par le biais, pour l’instant, de la Crimée et de la Syrie.

 En ré-annexant la Crimée – dans l’espoir d’obtenir toute l’Ukraine -, la Russie limite l’expansion de l’Union Européenne et protège ainsi son périmètre de sécurité. Il suffit de s’imaginer la carte du monde pour comprendre pourquoi : la Russie se heurte à un océan de glace au nord, à la Chine et au Japon au sud-est, aux pays musulmans en « -stan », à l’Iran et la Turquie au sud-ouest et à l’Europe à l’ouest. Elle n’a donc accès à aucune mer chaude pendant toute l’année. Même si elle a accès à la mer Noire, la Crimée, de par sa position, bloque le passage des russes vers la mer Méditerranée. Il est donc crucial à la Russie de mettre la main sur la Crimée avant l’Occident. La Crimée représente de plus une voie vers l’amorce de la renaissance d’une « Grande Russie » qui rend le Kremlin nostalgique. L’Ukraine est également une terre agricole riche donc d’une importance sans pareil à la Russie dont la plus grande superficie est constituée d’un désert de glace, elle regorge de mines convoitées par les oligarques du « clan Poutine » et beaucoup de pièces détachées, notamment les moteurs, qui alimentent le complexe militaro-industriel russe proviennent d’Ukraine.

« La défense de Moscou commence par Damas »

La Syrie, quant à elle, ne conte pas une histoire très différente. Catherine II (impératrice de Russie 1762-1796)[3] l’avait prêché, « La défense de Moscou commence par Damas ». La Syrie présente un marché florissant aux sociétés russes qui y ont des intérêts commerciaux, plusieurs milliards d’euros y ont été investis dans la construction d’infrastructure gazière et dans l’extraction d’hydro-carburants. Le marché des armes est très florissant entre la Russie et la Syrie, entre 2005 et 2012 seulement, des armes ont étés achetées par la Syrie pour 5,5 milliards de dollars américains. L’industrie militaire est d’ailleurs l’un des secteurs qui ramène le plus d’argent, d’où son importance. D’un point de vue logistique, l’unique base navale que possède la Russie en mer Méditerranée se situe sur le littoral syrien. Mais la Russie va plus loin en s’impliquant directement sur le terrain, son intervention lui redonne une place stratégique au Moyen-Orient au sein de la confrontation entre l’Iran et l’Occident. Enfin, il est dans l’intérêt de la Russie de lutter contre l’Islamisme radical puisqu’une part de la population russe est musulmane, mais plus crucial encore, elle est entourée d’Etats musulmans sur ses frontières sud.[4]

Si Poutine réussit à imposer son pouvoir politique matériellement, son coup de maître consiste en ce qu’il a forcé l’Occident à lui reconnaître son envergure et il l’a contraint à négocier avec la Russie qui n’est d’ailleurs pas seule, mais appuyée par ses alliés les BRICS, la Syrie et l’Iran -pour l’instant. Cet exploit est surtout dû à ce que Poutine détruit la pax americana au Moyen-Orient en contribuant au maintient de l’état de tension, afin de polariser la prise de décision quant aux solutions.

« contrairement à l’Union soviétique, la Russie ne dirige aucun bloc de nations, n’inspire aucune idéologie globale»

Il est clair que le conflit qui oppose désormais la Russie et ses alliés d’une part aux Etats-Unis et leurs alliés d’autre part n’a plus rien d’idéologique. Obama avance, à raison, que  « contrairement à l’Union soviétique, la Russie ne dirige aucun bloc de nations, n’inspire aucune idéologie globale »[5] communiste ou socialiste. Elle n’est de plus pas athée, mais appuie le fondamentalisme chrétien et  le Pape orthodoxe a béni l’intervention militaire de la Russie en Syrie. De même que d’après Moscou, les Etats ne s’opposent plus par leur idéologie, il s’agit plutôt d’un Occident en déclin qui n’arrive plus à exporter son modèle politique à des pays qui ne veulent plus d’une ingérence étrangère.[6]

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La Russie est désormais capitaliste, elle se base sur le capitalisme d’Etat

Si l’ère des idéologies en guerre a disparu, que cherche la Russie et que lui veut l’Occident ? C’est ici qu’apparait le mot « puissance » dans son second aspect, celui de la course à l’invasion du marché économique mondial. La Russie est désormais capitaliste, elle se base sur le capitalisme d’Etat et non le « capitalisme sauvage », pour reprendre les termes du Président russe. Le capitalisme d’Etat se traduit en quelques mots par une administration étatique centrale dont les membres sont également à la tête de grands groupes d’entreprises qui englobent les secteurs les plus productifs mais aussi des secteurs secondaires de l’économie nationale.[7] Donc, la Russie capitaliste veut une part du marché mondial pour expédier ses productions, elle va de ce fait devoir arracher à l’Occident une part de ce marché auquel ce dernier tient farouchement. En défendant sa présence militaire hors de son propre territoire, la Russie a amorcé la défense de ses intérêts économiques à l’est de la mer Méditerranée. Ses intérêts sont menacés en premier plan par la baisse du prix du baril de pétrole. La production et l’exportation du pétrole et de ses dérivés constituent le secteur qui rapporte le plus à la Russie. Une baisse des prix entrainerait une baisse des recettes, donc une balance déficitaire et par la suite une baisse des dépenses… Les russes ont dû engager des pourparlers en janvier 2016 avec l’Arabie-Saoudite, le Qatar et le Venezuela afin de geler la production de pétrole temporairement, mais encore faut-il que les autres pays producteurs consentent à diminuer leur production, ce qui est presque inconcevable.[8]

La Russie cherche donc à défendre son espace vital car elle doit exporter son pétrole (et ses dérivés) en  Europe vu que le Moyen-Orient a déjà ses sources d’alimentation. Bref, la tâche n’est pas aisée.

Il est vrai que la Russie s’est militairement retirée de la Syrie – temporairement –  car elle considère avoir atteint ses buts, soit d’empêcher le régime de Bachar de chuter, de préserver sa route maritime commerciale et militaire ainsi que l’emplacement stratégique de ses bases navales. Mais le conflit n’est pas apaisé pour autant car il repose encore sur d’autres données.

Guerre froide, guerre internationale, guerre stratégique : les tactiques se bousculent. Les Etats-Unis utilisent les techniques du Judo, art maîtrisé  par Poutine, qui implique de recevoir un coup et de l’absorber en attendant de repérer le point faible de l’adversaire pour savoir où frapper. Mais en contrepartie, Poutine a su choisir le moment adéquat pour intervenir en Syrie et s’en retirer : intervention tardive car les Etats-Unis qui sont en pleines élections présidentielles ne prendront aucune mesure à son égard, retirement précoce de manière à ne pas permettre aux candidats à la présidence d’inclure des solutions à l’intervention russe dans leurs programmes électoraux.

Quel est le destin de cet affrontement indirect, de cette guerre froide ? Probablement un compromis politique, économique et militaire. Le compromis militaire pourrait aboutir puisque les Etats-Unis et la Russie ont tous deux pu asseoir leurs bases. Le compromis politique va bientôt être amorcé puisque l’Occident reconnaît désormais la Russie et ses alliés en tant qu’opposants de taille. C’est le compromis économique dont l’horizon demeure obstrué, va-t-il mener à plus de confrontations militaires ? Quel est le destin de la Syrie et du Moyen-Orient voire du monde arabe ? Quel est le destin de l’Ukraine ? Une annexion totale ou la naissance d’un « Mur de Kiev » ?

Si la néo-guerre froide est déclarée, c’est sa nature qui ne l’est pas : une guerre dont le dessein est l’expansion du pouvoir politique, économique et militaire afin d’accéder à une hégémonie mondiale.  Le capitalisme s’est déjà perché sur son trône et il ne descendra pas de sitôt. La lutte idéologique a tiré sa couronne devant la lutte matérialiste. Adieu monde multipolaire, trop idéal pour être vrai. Bonjour monde bipolaire bis ?

                                                                                    Gaïa Rizk

Etudiante en troisième année de Droit

 

 

 

[1] Citation de Winston Churchill, Discours prononcé à Fulton, le 5 mars 1946.

 

[2] Russie, Guerre Froide, Relations, Occident, Dmtri Medvedev, The Huffington Post, 13-02-2016.

[3]  Larousse, Encyclopédie, Catherine II La Grande.

 

[4] Entretien avec J.Nocetti, Historique des relations entre l’URSS/Russie et la Syrie de la guerre Froide à l’engagement militaire russe fin 2015. Questions d’Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Les Clés du Moyen-Orient, 21-01-2016.

 

[5]S. Halimi, Nouvelle guerre froide, LE Monde Diplomatique, Septembre 2014.

 

[6]Entretien avec J.Nocetti, Historique des relations entre l’URSS/Russie et la Syrie de la guerre Froide à l’engagement militaire russe fin 2015. Questions d’Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Les Clés du Moyen-Orient, 21-01-2016.

 

[7] E.Pfilmin, L’économie selon Vladimir Poutine : du capitalisme sauvage au « capitalisme d’Etat »,

Le Monde, 29-11-2007

 

[8] F.Nodé-Langlois (journaliste au Figaro, chef du service Economie internationale), L’accord entre l’Arabie et la Russie ne fait pas remonter le prix du pétrole, Le Figaro, 16-02-2016.

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