L’Égypte, le calme avant la tempête ?

Les Frères Musulmans sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Derrière cette paix apparente et illusoire en Egypte, se cache une guerre d’usure à caractère démagogique par laquelle les islamistes comptent épuiser le gouvernement. 

L’Égypte a connu sa révolution en 2011. Suite à des élections organisées en 2012, les bulletins dépouillés ont placé les islamistes en tête du pouvoir qui avaient réuni 51.7% des voix par suffrage universel: le premier président de l’histoire d’Égypte élu démocratiquement émane de leurs rangs. Certains, surtout en Occident, ne pouvant pas imaginer comment une élection démocratique de notre époque pourrait être gagnée par des islamistes, ont déduit que les peuples arabes n’étaient pas encore prêts à se gouverner eux-mêmes.

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Le président destitué M. Morsi

Le président Morsi, candidat des frères musulmans, a été ensuite destitué par l’armée, acte qui fut considéré comme un putsch militaire. La société internationale, soutenue par les medias et l’opinion publique, a laissé faire : pour certains, la contre-révolution et le putsch militaire seraient un moindre mal qu’un régime islamiste potentiellement dangereux capable de causer un effet domino sur d’autres pays musulmans. Pour d’autres, le putsch militaire aurait condamné à mort le mouvement des frères musulmans. Ce n’est qu’une illusion. Les frères musulmans sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Derrière cette paix apparente et illusoire se cache une guerre d’usure par laquelle les islamistes comptent épuiser le gouvernement.

Pour les électeurs des frères musulmans qui ont participé au processus démocratique et gagné les présidentielles haut la main, le putsch est vécu comme une trahison impardonnable : leur parti est désormais frappé d’interdiction, et leurs chefs emprisonnés. Les seules résistances possibles au pouvoir imposé par les militaires seraient la clandestinité et à la violence, une opposition par les urnes s’avérant inefficace.

… laisser les islamistes gouverner jusqu’à la fin de leur mandat aurait prouvé au peuple leur inaptitude à gouverner et légitimé l’opposition grandissante…

Ceux qui ont orchestré le coup d’Etat sont tenus pour responsables de la radicalisation de certains sympathisants des frères musulmans. Ils auraient dû attendre les prochaines élections pour battre le président M. Morsi et canaliser le désarroi et le mécontentement populaire à travers les urnes. D’ailleurs, laisser les islamistes gouverner jusqu’à la fin de leur mandat aurait prouvé au peuple leur inaptitude à gouverner et légitimé l’opposition grandissante de jour en jour.  Ainsi, à chaque mois passé au sein de l’exécutif, la tension serait montée d’un cran entre le gouvernement et le peuple égyptien et la fronde populaire y compris les frères musulmans les aurait pénalisés dans les urnes si le coup d’État n’avait pas eu lieu. . L’incapacité de ces derniers à gouverner à cause de leur manque d’expérience et l’impossibilité d’appliquer leur programme illusoire – promettant la résolution immédiate de tous les problèmes par le biais de la religion –  auraient causé une déception et une frustration générale.

Outre la radicalisation des Frères Musulmans, le putsch militaire a scindé le peuple égyptien…

Outre la radicalisation des frères musulmans, le putsch militaire a scindé le peuple égyptien : un nombre important d’égyptiens issus surtout des rangs des frères musulmans reprochent aux coptes leur soutien au régime putschiste qui a renversé et condamné à mort le président islamiste démocratiquement élu. Le soutien public et zélé de l’Église Copte au président Al Sissi est  même critiqué par ses propres fidèles qui considèrent que ce soutien fait remonter une partie importante des musulmans contre les chrétiens considérés désormais comme des traitres de la révolution, et des ennemis de l’Islam politique. Un groupe de  jeunes coptes que j’ai rencontré en Égypte s’est converti à l’évangélisme protestant, conversion qui marque pour eux une révolution interne contre la hiérarchie traditionnelle et l’ordre établi par la société plutôt  qu’un rejet d’une certaine religion. « Beaucoup de jeunes coptes se convertissent à l’évangélisme au détriment de l’orthodoxie » me disent-ils.

La visite controversée du Pape copte à Jérusalem, toujours sous occupation israélienne a accru son lynchage médiatique par les milieux conservateurs l’accusant d’être en faveur du maintien de la normalisation des relations avec l’Etat Hébreux  faisant de lui un traitre de l’arabité et de la cause palestinienne.

De plus, l’intérêt accordé par le régime anti-islamiste aux chrétiens en finançant la construction d’églises par exemple, et la présence du président Al Sissi dans les grandes messes où il prononce des ‘’discours de protection’’ créent un malaise et une division au sein du peuple égyptien. Des raisons qui pourraient dans le cas d’un renversement du régime, provoquer aux Coptes un destin semblable à celui de leurs cousins d’Irak ou de Syrie !

On estime à près de 40 000 le nombre de prisonniers politiques !

Les divisions au sein du peuple égyptien sont renforcées par la politique répressive menée contre les opposants politiques. On estime à près de 40 000 le nombre de prisonniers politiques !  Un nombre terrifiant de sujets exposés à la radicalisation dans les prisons, poussés par leur frustration et la perte de confiance en l’Etat, face à un avenir sans perspectives, qui se dessine devant eux.

Le vivre ensemble égyptien est aussi mis en danger par la gravité de la situation économique de l’Égypte. 40% des égyptiens vivent sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage avoisine les 15%, et surtout le tourisme s’est effondré depuis la révolution. Ce secteur faisait vivre des millions de familles qui se sont trouvées du jour au lendemain dans une situation précaire avec un revenu en érosion continue, venant grossir le taux de pauvreté.

L’avenir égyptien ne présage rien de bon dans le cadre de l’évolution actuelle de la situation (les divisions communautaires, l’économie en berne, et la répression menée contre les opposants politiques). Ce pays pivot de la région, d’une importance primordiale sur la scène arabe, africaine et musulmane est loin de retourner au calme postrévolutionnaire comme certains le pensent. Il est prêt à basculer dans le chaos si les acteurs de la scène égyptienne ne changent pas leur politique qui constitue un cocktail explosif pouvant détonner à tout instant et dont les flammes pourraient affecter plusieurs pays de la région. Bien que difficile à admettre concevoir et entreprendre, un débat ou même un dialogue avec les islamistes constituant une partie importante de nos sociétés s’avère incontournable pour éviter un éventuel débordement violent. Leur diabolisation a été contreproductive.

                                  Jean Pierre Estephan

Étudiant en Droit et Sciences Politiques

Featured image: Tahrir Square in Cairo November 9, 2012. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

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