Fidel

Treillis et képi kakis, la barbe grasse et fournie, le visage allongé. Un gros havane en bouche, parfois. Souvent, les yeux écarquillés, la mâchoire ouverte et crispée laissant échapper  un cri de révolte, de colère, symptômes d’un autoritarisme pour les moins friands. Des images brunies par le passage de décennies, révolues, tant le monde a changé, tant les rides et la faiblesse ont fini par caractériser l’homme qui a fait l’histoire.

 

C’est en novembre 1956, que Fidel et les 81 autres, dont son frère Raul, et le Che, embarquent sur le Granma, du port de Tuxpan au Mexique, à destination d’Alegría de Pío à Cuba, où ils débarquent dans une zone rurale fertile et riche en Flore, décimée par la pauvreté. Dopés par la fougue de la jeunesse, emportés par le désir de changer quelque chose, brutalement, sans concessions, ils prennent les armes, pour mener une guerre de terrain ; la guérilla, plus ancienne forme de résistance humaine. Souffrir ou se battre. Ils ont choisi de se battre.

 

Avant l’arrivée de Fidel, sous le joug du dictateur putschiste Batista[1], le peuple cubain souffre. L’accès à l’éducation et à la santé est difficile, et réservé aux plus aisés. La corruption ronge le système.  Casinos, hôtels de luxe, et prostitution, jouxte bidonvilles et misère, et font de La Havane une Sin City[2] exotique où se libère la bourgeoisie américaine. Les États-Unis sont alors le principal partenaire économique de Cuba. Les inégalités sont flagrantes. Une minorité détient une majorité des ressources.

Cuivre, zinc, riz, sucre, café, cuivre, agrumes, pétrole ! Les entreprises américaines sont déjà nombreuses à se nourrir à Cuba. Leurs repas sont riches et variés. La terre est fertile, le travailleur est taillable et corvéable à merci.

 

Mais Fidel décide que le peuple cubain doit enfin pouvoir manger ce qu’il produit. Les entreprises américaines à Cuba, deviendront … Cubaines. Ces choix économiques souverainistes conduisent à un embargo occidental sur l’île. L’objectif du blocus : appauvrir la population, jusqu’à ce que le système y succombe. Beaucoup de Cubains s’en vont, d’abord les plus aisés, ensuite les plus touchés par l’embargo. Mais les plus pauvres restent, la terre leur appartient désormais, l’accès à la santé est gratuit, et la campagne d’alphabétisation menée par le Líder Máximo, commence à porter ses fruits. Tout le monde sait lire, écrire. Beaucoup peuvent désormais se soigner. Une revanche des oubliés.

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Une île à peine plus grande que l’Islande, presque aussi peuplée que la Belgique, une architecture coloniale et des plages blanches, un destin voué au tourisme sous toutes ses formes, de masse et de luxe, surtout pour Yankees. Et l’épicentre de la guerre froide se déplaça à Cuba…

Avec toutes les difficultés d’un tel contexte, Fidel a entrepris des politiques publiques à faire rougir la plupart des démocraties au sens traditionnel du terme. Cuba est l’un des premiers États à se doter d’un ministère de l’Écologie, l’égalité entre homme et femme et entre citoyens quelle que soit leur origine est  constitutionnelle, l’avortement est un droit, et les investissements dans la recherche scientifique et médicale sont massifs. L’espérance de vie et le taux d’alphabétisation sont aujourd’hui les plus élevés du continent américain. [3]

 

On ne peut cependant fermer les yeux sur les zones d’ombre du régime. Une persécution des opposants, l’enseignement de concepts communistes dès l’école ou encore une presse muselée. Si le premier cas constitue une violation flagrante des droits de l’homme, fortement condamnable et regrettable par rapport aux progrès réalisés, le reste est défendable comparé aux systèmes occidentaux. Dans quelle école Etasunienne, enseigne-t-on l’économie d’un point de vue marxiste ? Le capitalisme et l’économie de marché ne sont-ils pas la règle ?[4] Dans quel pays occidental, la presse est-elle totalement libre aujourd’hui ? N’est-elle pas contrôlée par les grands groupes financiers ? Cela n’excuse en rien le régime cubain, mais le sujet pousse à la réflexion.

 

Le régime a changé dit-on. C’était inévitable, le monde a changé. Nous ne sommes plus au temps de la guerre froide où être communiste aux États-Unis était répréhensible. Depuis 2003, il n’y a plus d’exécutions à Cuba. La pression sur les systèmes[5] de la guerre froide s’étant relâchée, les États n’ont plus besoin d’user de la force. Le contexte violent de l’époque conduisait à la paranoïa des dirigeants, qui avaient peur de lâcher prise où qu’ils soient, avec plus ou moins de violence.

 

L’embargo qui a étouffé les Cubains a grandement participé à l’établissement d’un régime parfois autoritaire. Ce ne sont pas les Cubains qui ont refusé d’échanger avec les Etats-Unis, mais les Etats-Unis qui n’ont pas accepté l’idée de perdre leurs intérêts[6]. Il était alors inévitable de trouver d’autres partenaires, comme l’URSS et la Chine, dans un contexte de guerre froide. L’ouverture au commerce est un facteur de démocratie. Imposer un embargo ne peut qu’empêcher son épanouissement. Avoir accompli le progrès social sous ces conditions est déjà un exploit.

 

Les avenues pastel de La Havane ont rarement été ornées d’affiches à l’effigie du Líder. Fidel ne s’est jamais autoproclamé père ou frère de tous. Son salaire mensuel avoisine les 900$,[7] aucune cérémonie populaire n’est prévue à la Kim Jong-II ou Staline. Allergique au culte de la personnalité, à la déification de l’homme qui se transforme en religion d’État, on retiendra sa rencontre émouvante avec le Pape François au cours de laquelle ils s’étaient échangés des livres. Tout pouvait séparer les deux hommes, sauf la condition humaine.

 

Entre espoirs et désillusions, le régime castriste ne va pas tarder à céder le flambeau aux plus jeunes. Héritiers du progrès et d’une dérive autoritaire, à eux de pérenniser les acquis sociaux et souverainistes et d’accorder plus de libertés politiques. Hasta la victoria, siempre[8] !

 

                                                                                    Anthony Abi-Dib

                                                                                    Troisième année de droit

 

[1] Un coup d’État est mené par Batista en 1952. Le gouvernement qu’il formera sera reconnu par Washington, et prendra fin en 1959

[2] Sin City (en anglais), ville du péché (en français), surnom donné à Las Vegas

[3] D’après une étude de la banque mondiale (publiée en 2014), l’espérance de vie à la naissance est de 79 ans, et 98% des enfants sont scolarisés au primaire, soit un peu plus qu’aux Etats-Unis.

[4] Ça ne veut pas dire que l’unique enseignement du marxisme économique est une bonne chose, ni du pur libéralisme smithien. Il faut un enseignement des concepts qui permettrait aux élèves et étudiants de construire librement leurs opinions.

[5] Il est ici fait allusion à la théorie du systemisme élaborée par Easton, soit l’étude du régime politique envisagé comme système (immergé dans son environnement) ; celui-ci va réagir aux pressions exercées sur lui par exemple extra-sociétales (internationales comme durant la guerre froide), des inputs, qui vont influencer ses comportements.

[6] On cite notamment le débarquement de la baie des cochons et le refus des américains d’acheter la première production de cannes à sucres de l’ère castriste.

[7] Certains ont tendance à confondre la fortune personnelle de Fidel Castro avec les propriétés publiques à Cuba (comme le magazine Forbes), ce qui ne s’est jamais avéré vrai

[8] Toujours jusqu’à la victoire ! La victoire définitive se traduirait par plus de libertés politiques sans compromettre les acquis réalisés.

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