Une Justice Imprescriptible

Le 14 septembre 1982 : Bachir Gemayel est assassiné. Il laisse  derrière lui une veuve, deux enfants et des milliers qui le pleurent. Son nom viendra s’ajouter à une longue liste de martyrs tels que Kamal Joumblatt, l’Imam Moussa el Sader (porté disparu depuis 1978), Rafic el Hariri en 2005 et tant d’autres.

Depuis ma plus tendre enfance, j’entends parler de Bachir.

Héros national, président, martyr, ce ne sont  pas les adjectifs qui manquent pour décrire un homme que, comme tout jeune de ma génération, je n’ai jamais connu.

C’est à travers les récits contés par  ma famille et mes proches que j’ai appris qui est  celui qui porte en lui la légende d’un Liban que malheureusement, je n’ai jamais connu.

En effet, le destin a voulu que je naisse dans un pays soumis et divisé, n’ayant rien en commun avec l’Etat fort et souverain voulu par Bachir.

C’est en grandissant que j’ai fini par découvrir le revers de la médaille : Bachir n’était pas une légende pour tous, certains allaient même jusqu’à le décrire – à mon grand étonnement – de traitre ou de criminel, de chef de guerre sans scrupule, qui n’aurait jamais dû  postuler à la  présidence du pays et encore moins y accéder. Il avait donc beaucoup de partisans, mais également des ennemis et de fervents opposants aux yeux desquels l’image de Bachir est une image fripée et ternie.

Le 26 novembre 2016 : le procès de l’assassinat est ré-ouvert. Il a fallu attendre trente-quatre  ans.

Pour quoi faire ?  Pourquoi avoir attendu si longtemps ? A quoi bon ?

Cette première réaction est notamment nourrie par le fait que l’assassinat de Bachir inclut bien plus qu’une poignée de personnes, et que les exécuteurs de l’acte sont décédés, ou portés disparus depuis bien longtemps. Pourquoi alors juger maintenant, et in absentia, Habib Chartouni ou Nabil Alam, principaux accusés ?

La réponse s’inspire des finalités même du droit qui  a beau avoir pour but  principal l’ordre et la sécurité ; il répond aussi à un besoin de justice.

N’est-ce pas un  crime que de priver toute une nation de son président et d’un billet de sortie d’une guerre sanguinaire et interminable ?

D’un point de vue juridique, ce procès  doit être entamé. La formation collégiale, composée des présidents des chambres de la Cour de cassation et présidée par le président du Conseil Supérieur de la magistrature, se livrera à une étude objective du dossier, conformément au droit libanais pour le respect duquel Bachir a lui-même milité.

N’est-ce pas justice, de condamner un crime odieux qui arracha à la patrie, ce 14 septembre, non seulement son président mais également vingt-sept de ses enfants ?

En effet, Bachir n’est pas le seul martyr de l’attentat : n’oublions pas qu’ils sont vingt-sept à avoir été appelés au repos éternel dont Michel Talej, Melhem Nemer ou encore Georges Karam.

Une dernière question se pose :

A quoi pouvons-nous nous attendre si l’institution judicaire ne condamne pas, même trente-quatre ans plus tard, et in absentia, les assassins du chef de l’Etat, qui avait été élu conformément à la Constitution, et donc par la volonté du peuple souverain ?

Il est crucial que l’Etat maintienne, à défaut du monopole de la contrainte[1], la compétence de sa compétence, ce qui inclut celle de dire le droit, fonction qui relève de l’institution juridictionnelle.

Nous autres citoyens avons besoin de savoir que nous sommes  protégés par un pouvoir juridictionnel efficace, capable d’assurer l’ordre, la sécurité, mais aussi et surtout la justice.

Ce n’est qu’en comprenant que ce besoin de justice doit nécessairement être assouvi que l’on réalise à quel point il est en effet nécessaire de ré-ouvrir le procès, que ce soit  trente-quatre, soixante ou cent ans plus tard.

Joe Sayah

                                                                                    Première année de droit

Le présent article publié dans Béryte, l’écho des cèdres n’engage que son auteur. Il ne représente pas forcément l’opinion ou la ligne idéologique de la revue, ni de celle des membres des comités de rédaction ou direction.

[1] Monopole de la contrainte: Seul l’Etat peut recourir à la force pour imposer ses règles. La privatisation de la contrainte entraine éventuellement  l’anarchie et à la disparition de l’Etat.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s