La mémoire, ce tabou du siècle

Entre mémoire et intelligence, un encaissage d’affabulations populaces manie progressivement l’inconscient collectif, tantôt crédule de par son inaptitude didactique, tantôt labile de par son instruction chancelante. Arme orpheline des médiocres, la mémoire devient désormais l’objet de réprobations matériellement infondées. Le savoir étant cependant à la portée de tous, une esquisse de la psychologie de l’apprentissage s’avère inévitablement exigible.

Au fil de son évolution conceptuelle, la notion de mémoire a tant divisé d’auteurs que de points de vue et son histoire a connu maintes mutations catégorielles. Partant de la mythologie grecque, les filles de la déesse de la mémoire «  Mnémosyne » personnifiaient en leur temps les muses du savoir. Pour Aristote[1],  mémoire et intelligence étaient étroitement liées. Plusieurs auteurs, penseurs et philosophes en témoignaient et jusqu’à la Renaissance, mémoire était mère de toute connaissance, et les méthodes d’apprentissage s’y basant s’accentuaient de plus en plus. User de sa mémoire dans son éducation, rien de plus méthodique pour les apprentis de l’époque. Bien qu’un revirement spéculatif eut lieu, l’avancement historique ponctuerait son indissociation brute de l’intelligence.

La notion d’intelligence s’émancipa graduellement et trouva appui dans la réfutation manifeste de Descartes envers l’utilité de la mémoire, faisant ainsi éloges à sa compensation par le raisonnement à part entière : « Il est clair qu’il n’est nul besoin de la mémoire pour toutes les sciences. Car, qui comprendra les causes, reformera facilement en son cerveau, par l’impression de la cause, des fantômes tout à fait effacés ; tel est le véritable art de la mémoire, tout à fait opposé à l’art de cet imbécile… ».[2] Ce raisonnement aboutit à des conséquences discriminatoires envers la mémoire malgré l’objection de certains mathématiciens de son époque tel Leibniz qui poursuivit son renforcement de la notion.

Une clarification indispensable du concept intelligence s’impose par là. Etre intelligent implique-t-il ne pas user de sa mémoire ? L’encodage d’informations est-il un acte purement machinal, loin de juxtaposer quelque part un mécanisme psychologique d’apprentissage adjoint dans son essence à l’intelligence ?

L’on conjugue ses réflexions certes avec Piaget qui éclaircit plus ou moins ces interrogations souvent mal appréhendées. « Tout participe de la mémoire, en dehors de laquelle il ne saurait y avoir ni compréhension du présent ni même invention ».[3] Ses investigations sur le processus intellectuel et le processus de la mémoire fondent les interprétations empiristes de l’intelligence. Pour lui, un ordre immanent intériorisé des choses ne suffit pas à l’élaboration de la logique.[4]

Ajoutons à cela le modèle de Cattell-Horn-Carroll[5] qui souligne les capacités cognitives de l’être humain. Cette théorie psychologique distingue grosso modo une intelligence cristallisée qui utilise des procédures et expériences apprises antérieurement et une intelligence fluide dont l’une de ses composantes s’avère être notre chère mémoire générale et apprentissage. De surcroît, le fameux test du quotient intellectuel (QI) rapporte des résultats dont la variation d’un individu à un autre diffère en fonction de trois éléments nécessaires dont l’une la mémoire de travail.

Pour parachever notre but ultime de cet exposé, recourir à sa mémoire est un acte authentique, loin de transformer son usager en un être irréfléchi. User de sa faculté d’encodage et de souvenirs ne conjecture pas nécessairement profil d’intelligence, mais être intelligent repose bien sur des composantes psychologiques et pédagogiques diverses dont la mémoire, l’indispensable pilier à l’épanouissement intellectuel : « Loin de porter ombrage à l’intelligence, la mémoire l’alimente, la suscite, lui fournit des matériaux », comme le prouve Duhamel. La question orbite en somme autour d’une réciprocité qui n’est pas vraie, que la vie scolaire, académique, qu’une certaine prétention hasardeuse inculque en un dit tabou vis-à-vis de la mémoire, peut-être plus précisément vis-à-vis d’une présomption d’intelligence au sens populaire du terme, et qui mérite bien ainsi d’être éclaircie et fermement traitée.

Gaella Attieh

Etudiante en deuxième  année de droit

 

 

 

[1] Traité De la Mémoire et de la Réminiscence

[2] Alain Lieury, “Mémoire et intelligence ne font-elles qu’un ?”, Cerveau&Psycho, N°9 – février – avril 2012.

[3] Conférence « Mémoire et Apprentissages » par Jean Luc ROULIN.

[4] Philippe Malrieu, S. Malrieu. Mémoire et intelligence d’après J. Piaget et B. Inhelder. Journal de Psychologie normale et pathologique, N. Boubee, 1969, 1, pp. 83-100.

[5] « L’approche différentielle de l’intelligence » par Jacques Lautrey.

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