1975-1990 : Un droit à la vérité

1975-1990 : Période ayant marqué au fer rouge un Liban qui a du mal à renaître de ses cendres.

1975-1990 : Période ayant mis à feu et à sang un pays dont la coexistence et l’acceptation de l’autre étaient la condition de survie.

1975-1990 : Période ayant démantelé et détruit des milliers de foyers et de familles.

1975-1990 : Période qu’on nous a demandé d’oublier.

Le 26 août 1991, les crimes et autres méfaits commis lors de la guerre du Liban ont été amnistiés par une loi votée au parlement, empêchant toute poursuite judiciaire envers les acteurs de la guerre, clôturant ce sujet comme s’il s’agissait d’une simple parenthèse. De ce fait, tous les crimes politiques commis avant le 28 mars 1991 sont exemptés, à l’exception de ceux commis envers un leader politique ou religieux, ou envers un diplomate étranger. Cette amnistie ne prévoit pas d’indemnités ou de réparations envers les familles des victimes et des disparus de guerre. Elle ne prévoit pas non-plus leur droit de saisir la justice en vue d’obtenir la vérité sur le sort de ces disparus.

145 000 tués, 17 000 disparus, 185 000 blessés et 800 000 déplacés de force[1], que cette loi d’amnistie nous a demandé d’oublier, comme s’il ne s’agissait que d’un évènement anodin et sans importance. 27 ans après la fin de la guerre, les plaies des familles des disparus saignent toujours. L’incertitude autour du sort d’un être proche rend le quotidien de ces familles infernal, alternant entre espoir et désespoir.

Vis-à-vis de l’élite politique, le passage du temps et l’oubli graduel est le meilleur remède pour cicatriser cette plaie infectée qui divise le Liban depuis 27 ans. Elle considère que jeter le voile sur les horreurs de la guerre aidera la population libanaise à s’en remettre, qu’oublier et ne jamais regarder en arrière, ne jamais déterrer la vérité est le meilleur moyen pour tourner la page.

Les autorités ont donc fermé les yeux sur ce problème, refusant d’exhumer les fosses communes, de mener des recensements de population, d’établir des lois mémorielles de commémoration, d’indemniser les familles, de s’excuser auprès d’elles. L’Etat justifie cette amnistie (au fond plutôt amnésique) comme étant un moyen de stabiliser la paix fragile instaurée après Taëf. Mais cette paix relève plus d’un compromis politique que d’une réconciliation réelle, et l’on avait peur au cours des premières années de paix civile que la participation de chefs politiques aux enlèvements et aux tueries vienne ébranler ce compromis.

Depuis, cette situation s’est ancrée dans le quotidien politique libanais, et le passage du temps a effectivement eu raison de la hargne des familles des victimes et de la ténacité des militants de la société civile. La revendication principale de la mémoire d’après-guerre s’est estompée graduellement, au profit de l’appropriation de cette mémoire par les partis actuellement au pouvoir, qui se disputent le monopole de l’héroïsme, entraînant dangereusement la jeunesse dans des bribes mémorielles subjectives, controversées et incomplètes, et empêchant l’émergence objective et réaliste d’une Histoire unifiée du Liban.

Or, la mémoire de tout après-guerre consiste en une étape essentielle vers la réconciliation et vers l’acceptation des pertes subies. Mais au Liban, la réconciliation a été bâclée par la négligence du dossier des disparus de guerre, et l’absence de travail de mémoire officiel.

Les quelques commissions ayant traité ce sujet ont lamentablement échoué à établir une justice transitionnelle, essentielle à la réconciliation libanaise et à la restauration de la confiance du peuple en son Etat. La commission créée en janvier 2000, sous le gouvernement du Premier Ministre Salim el Hoss était la première commission nationale chargée d’investir le sort des disparus de guerre. Cependant, elle ne s’avéra pas très efficace, se contentant de publier le 25 juillet 2000 un rapport de deux pages et demi, mentionnant l’existence de fosses communes où les corps se trouveraient (sans mentionner la localisation de ces fosses), et déclarant que ceux qui ont disparu plus de quatre ans après la fin de la guerre et dont les corps ne furent pas retrouvés devaient être déclarés morts.

Une seconde commission fut créée en 2001 concernant la gestion des disparus de guerre possiblement en vie et détenus en Syrie. Elle avait cependant demandé aux familles de fournir les preuves de cette possibilité, et le rapport d’enquête ne fut publié qu’en 2005, après la fermeture de la commission en 2002, ne donnant pas suite aux différents dossiers déposés.

La troisième commission, mise en place le 25 avril 2005 par un comité joint libano-syrien et théoriquement toujours fonctionnelle, n’a émis aucun rapport public depuis sa création.

Face à cette sclérose de la part des autorités officielles, des citoyens membres de la société civile tentent de faire émerger des bribes et des fragments mémoriels. Artistes et auteurs s’efforcent de commémorer les évènements dans différents scénarios.

Il s’agit pour de nombreux réalisateurs de se souvenir de la guerre civile, tout en y apportant un regard critique. Maroun Bagdadi, Hadi Zaccack, Ghassan Salhab, Nigol Bezjian et bien d’autres sont venus contribuer, à travers le septième art, au travail de mémoire de cette période sanglante que fut 1975-1990. Le dernier long-métrage de Ziad Doueiry, L’Insulte, témoigne de cette contribution cinématographique à la mémoire de guerre, illustrant le clivage socio-confessionnel déchirant la population libanaise, ainsi que son incapacité à tourner la page après la guerre.

Sur le plan officiel, un pas a été franchi le 4 mars 2014. Le Conseil d’Etat a abrogé le refus du Conseil des Ministres d’ouvrir l’accès aux familles aux dossiers et données d’enquête sur leurs proches disparus lors de la guerre. Cette initiative a ouvert la voie à un « droit à la vérité » considéré comme droit fondamental et naturel, et qui est d’ailleurs mentionné dans plusieurs Chartes et Conventions auxquelles adhère le Liban (Déclaration universelle des droits de l’Homme ; Pacte international sur les droits civils et politiques ; Pacte international sur les droits économique, sociaux et culturels ; Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ; Convention des droits de l’enfant). Cette décision a été prise suite au lobbying du Comité des parents de détenus ou de disparus au Liban, doublé de celui de l’ONG SOLIDE (Support of Lebanese in Detention and Exile), dont l’action était soutenue par l’avocat Nizar Saghiyeh.

La société civile est en train de mener une bataille de longue haleine pour faire émerger la mémoire de guerre et faire valoir les droits de ces familles ayant perdu des proches lors de la guerre civile. Mais malgré cet activisme, une action sérieuse de la part de l’Etat demeure essentielle si l’on veut que ce projet porte ses fruits.

À titre comparatif, l’expérience Sud-africaine s’est basée sur le nettoyage, certes douloureux et éprouvant (autant pour les victimes que les bourreaux), mais essentiel de cette plaie infectée résultant de toute guerre civile. On a regardé en face les dégâts et les horreurs commises par un peuple sur lui-même, on a vidé les cœurs et on a tourné la page.

Le 15 avril 1996, la Commission Vérité et Réconciliation entamait la première des nombreuses sessions visant de rétablir la vérité sur les crimes politiques et les disparus de l’Apartheid. Cette entreprise aura sans doute évité un bain de sang à l’Afrique du Sud.

L’objectif était d’aider cette société, traumatisée par les violences et brutalités commises lors du régime de ségrégation, à regarder à nouveau son passé, à l’accepter, et surtout, à tourner définitivement la page sur cette sombre période de son Histoire, posant ainsi les bases d’une réconciliation nationale stable et durable.

Le processus fonctionnel de cette commission consistait à accorder l’amnistie de leurs crimes à ceux qui les avaient commis en échange de la confession publique et totale de leurs actes, sans rien omettre. Deux conditions encadraient l’amnistie : que le responsable reconnaisse pleinement sa culpabilité, et que l’acte ait été commis suite à des convictions politiques. Il est important de noter que la commission n’employait pas le terme « coupable » pour qualifier les responsables, mais celui de « perpetrator », pour ne pas implanter une « justice des vainqueurs », mais bien une véritable logique de réconciliation nationale et de pardon.

Parce qu’une guerre civile est bien plus ravageuse et dévastatrice qu’une guerre conventionnelle entre deux Etats, parce que le deuil qui suit l’autodestruction d’un peuple est bien plus difficile à surmonter, parce que les responsables, ce ne sont pas les autres, les étrangers, mais les frères et les cousins, le travail de mémoire s’avère vital à la survie de ce peuple. La mise à jour de la vérité la plus complète des évènements de la guerre est nécessaire si l’on veut éviter le clivage social qui suit le conflit.

La Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine aura prouvé au Monde qu’il est possible de restaurer les liens socio-nationaux après une guerre civile, et pourrait fortement servir d’exemple au Pays des Cèdres, qui a tout simplement enjambé ce processus.

La loi d’amnistie générale au Liban n’a pas engendré l’oubli social, bien au contraire. Elle a approfondi la douleur des victimes ayant subi les atrocités de la guerre, poussant de plus en plus la nouvelle génération, distancée du conflit, à faire pression pour se souvenir d’une guerre qu’elle ne connait que de nom et dont elle subit encore aujourd’hui, et contre son gré, les profondes et douloureuses séquelles.

 

Souraya Karam

2ème année de sciences politiques et d’histoire

 

Bibliographie :

JALKH Jeanine, Droits de l’Homme : La polémique se poursuit autour du dossier des disparus de la guerre. Les ONG dénoncent le manque de sérieux dont font preuve les responsables, L’Orient le Jour, 19 juillet 2002 https://www.lorientlejour.com/article/380653/Droits_de_l%27homme_-_La_polemique_se_poursuit_autour_du_dossier_des_disparus_de_la_guerre__Les_ONG_denoncent_le_manque_de_serieux_dont_font_preuve_le.html

JALKH Jeanine, Droits de l’Homme : le rapport sur les personnes disparues reporté à une date ultérieure. Les parents des détenus veulent rencontrer Bachar Al-Assad, L’Orient le Jour, 18 juillet 2002 https://www.lorientlejour.com/article/380561/Droits_de_l%27homme_-_Le_rapport_sur_les_personnes_disparues_reporte_a_une_date_ulterieure_Les_parents_des_detenus_veulent_rencontrer_Bachar_el-Assad.html

HASSOUN ABOU JAOUDE Carmen, « Pas de paix sans justice », avril 2017, http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:7egOEtVTHIoJ:www.lb.undp.org/content/dam/lebanon/docs/CrisisPreventionRecovery/SupplementArticles/15Supp/PEACE%2520BUILDING%252015th%2520French%2520web%2520p6.pdf%3Fdownload+&cd=3&hl=fr&ct=clnk&gl=lb&client=safari

YAKHINTOU Christelle, Living with the Shadows of the Past : The Impact of Disapearance on Wives of the Missing in Lebanon, mars 2015, https://www.ictj.org/sites/default/files/ICTJ-Lebanon-Gender-Disappearance-2015.pdf

Legal Agenda Archive, Lebanon’s disappeared, Ruling Consecrates Right to the Truth, 1 mars 2014, http://legal-agenda.com/en/article.php?id=602&folder=articles&lang=en#.Uz1UuKiSyyY

[1]La guerre civile au Liban, Encyclopédie des violences de masse, p.3 http://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance

 

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